Les facteurs d’indécision de la démocratie

La célibataire, n°14, printemps 2007

Le constat est aujourd’hui banal : la politique dépérit, la politique se meurt. Le constat est diversement exprimé, mais les formules sont convergentes : la politique est impuissante, la politique n’intéresse plus les citoyens, la politique est en voie de disparition. D’où procède cette dissolution ? quelles peuvent-être les raisons de pareille déperdition ?

A ces questions, il existe une première réponse, massive, tenue par beaucoup pour évidente, quotidiennement martelée au travers de quelques mots qui tiennent trop souvent lieu de pensée : mondialisation, néo-libéralisme, économie. Des mots qui ont en effet la force de faits considérables pour eux, et qui bénéficient en outre de l’aura du mode d’explication dominant de notre monde : l’économisme. Car si le marxisme est mal portant, l’économisme ne s’en porte que mieux. Dans cette perspective, le phénomène est sans aucun mystère : la politique dépérit parce qu’elle est débordée par les forces de l’économie libérale, et que, pour ce qu’il en reste, elle est mise au service de l’économie, en perdant ainsi son sens.

Sans mésestimer la part de vérité que comporte cette interprétation, je voudrais faire valoir une autre explication, qui me semble plus profonde et plus compréhensive – une explication qui permet de faire droit aux effets de la libéralisation économique sans faire résulter le phénomène lui-même de l’économie. La déperdition de la politique s’enracine dans la démocratie elle-même, dans les transformations profondes qu’elle connaît depuis un quart de siècle : telle est la thèse qui me paraît la mieux répondre au problème et que je me propose d’argumenter.

La démocratie des droits de l’homme

L’essentiel du problème se joue autour d’un retournement inattendu des principes de la démocratie contre les conditions de son fonctionnement. Ce sont ses principes qui la paralysent, voire qui la décomposent. Phénomène déconcertant, paradoxal, qui peut se résumer dans la formule de « démocratie contre elle-même ». elle concentre, me semble-t-il, le vif de nos dilemmes actuels quant à la politique.

Que veut-elle dire au juste ? commençons par déblayer le terrain en précisant ce qu’elle ne veut pas dire. Elle n’a rien à voir avec ce que les Allemands appellent « l’autodestruction légale » de la démocratie pour désigner l’accès de Hitler au pouvoir par la voie d’élections libres. Cas de figure extrême d’une possibilité toujours ouverte à un peuple en démocratie : il peut utiliser sa liberté pour choisir la servitude, en se désaisissant de sa souveraineté au profit de la dictature.

Nous ne sommes plus dans une telle configuration, mais dans une configuration inverse, et c’est ce qui fait le caractère énigmatique de notre situation. La démocratie l’a emporté sur toute la ligne. Nous sommes portés par une grande vague de démocratisation qui déferle depuis les années 1970. La « révolution des œillets » au Portugal a donné le coup d’envoi du mouvement, en 1974. Il a emporté les dictatures du sud de l’Europe, avant de gagner l’Amérique latine, puis les régimes du soi-disant « socialisme réel ». Les principes de la liberté se sont irrésistiblement imposés ; ils n’ont plus de concurrents. Cela ne veut pas dire qu’ils règnent ; mais, intellectuellement, personne n’a plus rien à leur opposer. Le mouvement n’a pas laissé indemne les démocraties établies de longue date. Il s’y est traduit par une pénétration toujours plus poussée des impératifs démocratiques dans le tissu des sociétés.

Aussi la démocratie n’a-t-elle pas seulement triomphé ; elle s’est transformée en triomphant. Son esprit a changé au fil de cet approfondissement. Les institutions sont restées les mêmes ; mais l’inspiration présidant à leur fonctionnement s’est modifiée.

La démocratie s’est remise à l’école de ses principes fondateurs. Elle est devenue une démocratie des droits de l’homme. Ce qu’elle n’avait jamais été, en fait, sinon brièvement, dans le moment fondateur de la Révolution des droits de l’homme, à titre de tentative avortée. A travers tout le XIXe siècle, outre le souvenir traumatique de l’échec de la Révolution française, la découverte de l’histoire et de la société avait relégué les droits de l’homme et la démarche fondationnelle qui leur était associée, au rang d’abstractions impraticables. C’est de l’intérieur de l’histoire, et sur la base de la gestion des forces sociales, au travers des compromis de classes, que la démocratie a fini par s’imposer, au milieu de mille traverses. C’est sous ce même signe du compromis des classes sociales que s’est opérée sa stabilisation dans l’après-1945.

Il n’est que de se souvenir du caractère de vieillerie que revêtait encore l’idée des droits de l’homme dans les années 1970 pour mesurer le chemin parcouru. Nous sommes insensiblement revenus, du dedans du fonctionnement collectif à la vérité d’origine du contractualisme. Il n’y a au départ que des individus et les droits que ces individus détiennent de par leur nature. Toute organisation légitime de la collectivité, tout lien passé entre eux ne peuvent procéder que de leur libre accord. En tout cas, il faut faire comme si, dans toute la mesure du possible, sans se préoccuper des difficultés théoriques d’une telle construction. Une idée juridique de la démocratie supplante l’idée sociale qui s’était imposée auparavant. L’Etat social n’est pas rejeté pour autant. Mais il exige d’être couronné par un Etat de droit qui en fixe le véritable esprit. La protection des prérogatives de chacun devient la préoccupation prioritaire. D’où l’attention nouvelle portée aux procédures par rapport au raisonnement administratif par masses qui paraissent le plus adéquat dans la période antérieure.

Ce mouvement ne se déroule pas dans le vide. Il est étroitement associé à un phénomène social de grande ampleur. Ce processus de démocratisation des démocraties est inséparable d’une vague d’individualisation sans précédent dont on sait qu’elle a changé l’ensemble des rapports sociaux. L’individu de droit n’est plus une créature abstraite, mais un acteur des plus concrets ! Toutes évolutions qui sont à relier, bien entendu, aux spectaculaires transformations de la production et de la technique dans la période. L’univers des grandes organisations qu’on croyait le paysage définitif des sociétés industrielles décline au profit de l’avènement, grâce à l’informatique, d’une société des réseaux. Les technostructures sont bousculées par le retour de l’entrepreneur. Bref, le souci de l’indépendance des parties prend la relève de l’ambition d’organiser le tout qui faisait figure, depuis le début du XXe siècle, d’horizon indépassable de notre temps. Il ne s’agit pas ici d’invoquer un relation d’infrastructure économique à superstructure juridique, mais de faire ressortir la cohérence d’une transformation globale aux facettes multiples.

Le paradoxe est que cette démocratie installée, triomphante, sans alternative, ne va pas bien. Elle souffre de désaffection interne. Personne ne la conteste dans ses principes. Il est hors de question de mettre un autre régime à sa place, ne serait-ce que faute d’imaginer ce qu’il pourrait être. En ce sens elle est à l’abri. Rien ne la menace – une situation à contraster avec les oppositions virulentes auxquelles elle était en butte il n’y a pas encore si longtemps. Même ceux dont nous savons qu’ils ne l’affectionnent pas, dans le secret de leur cœur, se cachent derrière la défense de ses valeurs.

Mais autant la démocratie règne dans ses principes, autant elle se désagrège dans son exercice effectif, autant elle est en péril de devenir une coquille vide. C’est cette situation désolante, dont il n’est pas utile de détailler les manifestations, tellement le constat est désormais banal, qu’il s’agit de comprendre.

L’hypothèse que je propose est qu’il existe un rapport entre les deux versants, entre la façon dont la démocratie a triomphé et les difficultés internes qu’elle rencontre. C’est ce qui justifie la notion de démocratie contre elle-même. Ce n’est nulle part ailleurs que dans ses principes fondateurs, tels qu’ils sont compris et mis en œuvre, voudrais-je montrer, que se situe l’origine de la déperdition de substance qui l’affecte.

Une démocratie minimale

Ce retournement de la démocratie conte elle-même s’observe à deux niveaux principaux. On les envisagera dans un ordre allant de la surface vers la profondeur.

Il se manifeste d’abord sous l’aspect de ce qu’on pourrait appeler une auto-restriction de la démocratie. Son idéal a changé. Elle se veut une démocratie minimale.

De façon tout à fait étonnante, le mot même de démocratie a changé de sens, dans sa compréhension ordinaire et populaire. Il recouvre autre chose que ce qu’on y mettait. Il désignait la puissance collective, la capacité d’autogouvernement. Il ne renvoie plus qu’aux libertés personnelles. Est jugé démocratique le régime qui assure la plus grande place possible aux prérogatives individuelles. La notion libérale de la démocratie l’a emporté sur sa notion classique ; elle l’a absorbée. La pierre de touche est désormais la souveraineté de l’individu et son droit de mettre en échec, s’il le faut, la puissance collective.

Il ne s’agit pas d’opposer naïvement les deux termes. Ils sont liés par une articulation qui constitue la clé de voûte des démocraties libérales et qu’il importe de cerner avec précision. La démocratie libérale comporte deux faces associées et distinctes : elle repose sur les droits fondamentaux des personnes et les libertés publiques, et elle consiste dans l’exercice de la puissance collective, c’est-à-dire la conversion des libertés individuelles en autogouvernement de l’ensemble. Gouvernement qui ne peut s’exercer que dans le strict respect de ces libertés, puisqu’il est fait pour les traduire, mais qui représente un pouvoir distinct et supérieur, où les libertés individuelles s’accomplissent. Le problème est d’assurer une hybridation équilibrée des deux ordres d’exigences. C’est cette deuxième dimension du pouvoir de tous qui se trouve comme effacée au profit de la première, la liberté de chacun, comme si elle était contradictoire avec elle. Tout se passe comme s’il fallait le moins de pouvoir social possible afin d’obtenir le maximum de liberté individuelle.

La France représente à cet égard un laboratoire, parce que la République s’y était développée autour d’un idéal particulièrement exigeant de la puissance collective. Aussi le revirement y est-il plus spectaculaire qu’ailleurs. Le passage d’une démocratie du public à une démocratie du privé y est vivement ressenti.

Le nouvel idéal de la démocratie, qui n’a pas besoin d’être conscient pou opérer, se résume dans la coexistence procédurale des droits. Comment assurer la compossibilité réglée des indépendances ? voilà sa question. Or plus de droits pour chacun, dans un tel cadre, c’est moins de pouvoir pour tous. Si on ne veut rigoureusement que les droits de chacun, il n’y a plus pour finir aucun pouvoir de tous. La communauté politique cesse de se gouverner. Elle devient rigoureusement une société politique de marché, dont la forme d’ensemble est le résultat des initiatives des différents acteurs, au bout d’un processus d’agrégation auto-régulé. Les gouvernants sont en charge de la règle du jeu ; leur rôle se réduit à l’aménagement du pluralisme des opinions et des intérêts.

En réalité, comme il y a toujours néanmoins un gouvernement, même limité, même borné dans sa puissance directrice, et comme les individus et les groupes de la société civile ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, à leurs intérêts, à leurs convictions, à leurs identités, en abandonnant le point de vue de l’ensemble au personnel politique, il s’ensuit une oligarchisation croissante de nos régimes. Elle n’empêche pas l’effervescence protestataire au nom du particulier. L’ambiance n’est pas à la passivité. Mais tandis que les revendications des uns et des autres occupent le devant de la scène, les décisions qui engagent l’avenir de l’ensemble ou sa forme sont prises en coulisse ou bien à l’international, au nom de la contrainte technique et en dehors de la délibération publique. D’où le sentiment de dépossession qui s’installe, avec une coupure entre les élites et les peules qui nourrit en retour la protestation populiste.

Telle me paraît être la première source du mécanisme d’évidement politique à l’œuvre au sein des démocraties d’aujourd’hui.

L’impuissance démocratique

Mais il en existe une autre. Il est un second niveau du trouble des démocraties, encore plus profond, qui donne toute sa portée à la notion de démocratie contre elle-même.

A certains égards, il est permis de penser que nous sommes engagée dans un processus de corrosion des bases du fonctionnement de la démocratie. Au-delà de l’autorestriction, nous sommes en présence d’une autodestruction douce de la démocratie, qui laisse son principe intact, mais lui enlève son effectivité.

Cette démocratie travaillée par l’universalisme fondationnel est amenée à se dissocier du cadre historique et politique à l’intérieur duquel elle s’est forgée : l’Etat-nation, pour faire court. Elle se veut sans territoire ni passé. Elle ne se reconnaît ni inscription dans l’espace, dont les limites sont une injure à l’universalité des principes dont elle se réclame, ni dépendance envers l’histoire, qui l’enfermerait dans une particularité non moins insupportable. Autrement dit, elle est conduite à ne pouvoir assumer les conditions qui lui ont donné naissance. Ce déracinement la fait vivre, en réalité, sur l’héritage d’une histoire qu’elle ne reconnaît plus et, partant, ne se préoccupe plus de transmettre.

De la même manière, et encore plus fondamentalement, la démocratie en arrive à se détourner de l’instrument de pouvoir capable de faire passer ses choix dans la réalité. Paradoxe suprême, elle devient anti-politique. Toute espèce de pouvoir lui apparaît suspecte au regard de l’idée du droit qu’elle entend faire prévaloir. Les démocraties s’étaient constituées par l’appropriation collective de la puissance publique. Leur nouvel idéal est de neutraliser la puissance quelle qu’elle soit, de manière à mettre la souveraineté des individus à l’abri des atteintes. Là réside la raison profonde de l’ébranlement des Etats et du principe de leur autorité dans la démocratie d’aujourd’hui. Elle va bien au-delà du recul de leurs attributions économiques. Elle tient au brouillage de leur nature et de leur rôle dans l’esprit des peuples. Ils ne sont plus compris en tant que vecteurs opératoires du gouvernement en commun.

La démocratie des droits de l’homme tend ainsi à refuser les instruments pratiques qui pourraient la rendre effective, tout en y faisant massivement appel par ailleurs. D’où la découverte douloureuse de l’impuissance publique sur laquelle elle bute en permanence. Cette impuissance, c’est elle qui la fabrique. Sans doute provient-elle, pour une petite part, du dehors, des fameuses « contraintes extérieures ». mais pour la plus grande part, elle procède du dedans. L’idée qu’elle se fait d’elle-même lui interdit de penser les outils de sa concrétisation ; elle la voue à l’évasion dans le virtuel.

Il faut préciser qu’il ne s’agit là que d’une tendance. Une tendance qui n’est ni le tout de la réalité de nos sociétés, ni la seule tendance à l’œuvre en leur sein. Il existe une contre-tendance, encore diffuse, au ré-enracinement de la politique, à différents niveaux. Il n’empêche que c’est une tendance extrêmement puissante et la tendance dominante du moment.

Quelles perspectives, maintenant, au-delà du constat ? La question est inévitable, même s’il n’est possible d’y répondre que dans les limites de ce qu’indique l’analyse du présent.

La démocratie libérale des modernes n’est pas une essence fixée une fois pour toutes, mais un parcours, un mouvement de construction et de déploiement dans le temps. S’il en était besoin, cette inflexion de grande ampleur serait là pour nous le rappeler. Ne succombons surtout pas à l’illusion de la fin de l’histoire ou de la post-histoire. L’état actuel des démocraties n’est pas le dernier mot de l’histoire, une sorte d’état terminal en lequel nous devrions nous résigner à nous enfoncer. Nous ne sommes pas les spectateurs impuissants du devenir en train de se faire. Nous avons à rectifier la trajectoire, à recomposer ensemble les éléments de la démocratie qui se sont dissociés. Ce n’est pas un programme électoral pour après-demain, mais une entreprise civique de longue haleine, à l’échelle des décennies qui viennent.

On ne reviendra pas sur les marges de manœuvre conquises par les individus. De même y a-t-il une grande part d’irréversible dans l’émancipation des sociétés civiles. Enfin, nous n’avons pas d’autres fondements disponibles que les droits de l’homme. Il ne s’agit pas de critiquer les droits de l’homme, non plus que l’individualisme. Il s’agit de les éclairer. Il s’agit de montrer aux individus que leur liberté ne prend tout son sens que dans le cadre d’un gouvernement en commun bien compris dans ses bases et ses conditions. La démocratie a surmonté une première grande crise par le passé, en repoussant l’assaut des totalitarismes. Rien n’interdit de penser qu’elle surmontera cette nouvelle crise qui la ronge cette fois de l’intérieur. Le défi devant lequel nous nous trouvons est de concevoir une action politique à longue portée, au-delà du temps court des échéances démocratiques. Il est de donner à la politique démocratique, contre sa pente à s’enfermer dans le présent, le sens du temps historique dans lequel son sort se joue.

Les élites perdent la tête !

La Revue Pour l’intelligence du monde, Janvier/février 2007

« Comportement suicidaire » : le philosophe Marcel Gauchet, interviewé par Bertrand Renouvin, nous livre ici un constat impitoyable. Selon lui, nos dirigeants nagent en plein déni de réalité, déconnectés des aspirations populaires et de la nouvelle donne internationale. Et si l’irrationnel était entré en politique ?

La Revue : Il y a lieu de s’interroger sur la nature et l’ampleur de la crise politique française. Mais notre situation ne saurait être évoquée sans une prise en compte de la crise européenne. Pourquoi, par exemple, les graves difficultés que rencontrent la Belgique ou l’Espagne, dont l’unité nationale est en péril, ne font-elles pas, en France, l’objet de réflexions et de débats ?

Marcel Gauchet : C’est un phénomène très général ! Allez dans l’un des pays que vous venez d’évoquer, et vous ferez le même constat. C’est pour moi un grand sujet d’étonnement : la mondialisation, qui entraîne effectivement de l’interpénétration, de l’interdépendance et beaucoup de circulation d’une société à l’autre, se traduit finalement par une collection de provincialismes. Nous assistons à une mondialisation des provinces mondiales !

Dans tous les pays, le désintérêt des uns pour les autres est devenu une donnée structurelle de la vie politique. Ce phénomène est ressenti plus ou moins confusément par les populations, qui perçoivent l’absence de réflexion globale au sommet de l’Etat. En réalité, on laisse faire les organisation internationales, que agissent comme bon leur semble, à l’abri du « consensus » idéologique du moment, puisque cela n’intéresse personne. Il n’y a que les intérêts particuliers suffisamment organisés qui se manifestent.

Ce désintérêt se traduit aussi par le fait que les langues étrangères sont de moins en moins pratiquées, à l’exception de l’anglais basique qui sert aux transactions ordinaires. J’ajoute qu’on ignore, chez nous, les discussions intellectuelles qui ont lieu dans les autres pays – mais la réciproque est vraie. D’une manière générale, la circulation des idées diminue, ce qui est étrange.

La Revue : Il serait pourtant urgent de s’inquiéter de l’avenir des autres nations européennes…

Marcel Gauchet : Je partage votre diagnostic, mais je ne vois pas venir de mouvement, même minoritaire, qui susciterait une réflexion de fond sur l’avenir de nos société politiques. Nous ne sommes pas pour rien à « l’âge identitaire » : pour nos sociétés, et surtout pour les sous-groupes qui composent notre société, l’important est de se questionner sur soi-même, les reste paraissant secondaire.

La Revue : Mais il y a un « reste »… Qu’y trouve-t-on ?

Marcel Gauchet : De l’économie, bien sûr ! l’hégémonie de l’intelligence économique, de la compréhension économique du mouvement des sociétés, est tellement ancrée dans l’esprit des décideurs que toute réflexion politique tombe dans une déshérence de plus en plus prononcée. Malheureusement, seules des crises politiques graves pourront ramener la réflexion sur ces sujets. La capacité d’anticipation de nous sociétés est très faible ; quant aux capacités d’anticipation de nos élites dirigeantes, elles ont nulles. C’est ahurissant ! il faut se défaire de l’idée que les acteurs sont toujours à la hauteur de leurs intérêts : les élites sont aveuglées sur leurs véritables intérêts par des profits à courte vue.

La Revue : Venons-en à la crise politique française, que les élites aggravent par leurs propos et leurs attitudes. Paradoxalement, tandis qu’on débat de la meilleure façon d’en finir avec la fonction présidentielle telle qu’elle existe depuis 1962[1], la lutte entre les candidats à cette même fonction fait rage. Même à l’extrême gauche, on se bouscule au portillon ! Ce désir de reconnaissance, par le biais de la symbolique étatique, est surprenant.

Marcel Gauchet : En réalité, un homme politique n’existe que par son identification potentielle à un Etat qu’il conspue par ailleurs volontiers ! A bien des égards, la situation française relève d’une lecture psychanalytique : les Français sont partisans de tout ce qu’ils dénoncent officiellement. Car la France reste peut-être le pays le plus politique de monde, en raison de la profonde identification des individus à l’Etat national – les immigrés adoptant ce modèle avec une rapidité stupéfiante.

Voilà que devrait nous rassurer sur l’avenir du modèle politique national : il est tellement incorporé que toutes les critiques qu’on lui adresse relèvent d’une rhétorique somme toute assez vaine. Mais la réalité de ce modèle n’est pas assumée à cause de la prévalence du discours économique. De plus, un phénomène typiquement national et particulièrement funeste mériterait une analyse spécifique : le dévoiement de l’universalisme français en une sorte de mépris de la particularité française.

La Revue : Comment cela ?

Marcel Gauchet : Alors que notre universalisme classique proclamait la nécessité du rayonnement de la France, nos élites administrativo-économico-politiques décrètent aujourd’hui la dissolution du peuple français au nom de l’universalisme. Elles professent un «cosmopolitisme » de bon aloi qui ne saurait s’encombrer des limites dérisoires d’un tout petit pays placé dans un monde de géants et qui n’a plus qu’à se dissoudre dans les normes de Bruxelles et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

L’universalisme dévoyé des élites françaises veut l’universel aux dépens de la France. C’est ce qui rend le discours des élites particulièrement intolérable : les Français se sentent abandonnés et, de surcroît, disqualifiés par des gens qui les considèrent comme des péquenots. Nous sommes là au cœur du problème : le modèle français reste très puissant dans ses profondeurs, mais, en même temps, il n’est plus assumé explicitement.

La Revue : C’est-à-dire ?

Marcel Gauchet :Il n’est pas utile de citer de noms de candidats à l’élection présidentielle. Il n’y a presque personne, au sein du personnel politique, pour prendre en charge la principale question que nous est posée : comment ajuster notre modèle – ce qui s‘est toujours fait, à toutes les époques – aux transformations qui ont lieu dans le monde ? nous entendons, d’un côté, un discours incantatoire et minoritaire, qui rencontre un certain écho parce qu’il exploite la mémoire de ce modèle, mais qui n’a aucune chance de prendre parce qu’il est passéiste ; et, d’un autre côté, le discours des élites qui dénie toute pertinence à ce modèle. Elles auraient honte d’avoir à prendre au sérieux un pays aussi minable que la France, peuplé, qui plus est, de poujadistes consternants ! Va pour l’Europe, à la rigueur… mais la France !

Ainsi, l’élite s’exonère-t-elle de la tâche qui lui incombe : penser la France telle qu’elle est, telle que son histoire l’a faite – une histoire dont il n’y a pas lieu de rougir – pour procéder aux adaptations stratégiques nécessaires. Telle est la raison du grand désarroi français.

La Revue : Comment expliquez-vous cette attitude des élites ?

Marcel Gauchet : Il y a chez elles une composante de haine de soi qui s’accompagne souvent d’une haine des Français. Je n’emploie pas ces termes à la légère, car j’ai longtemps refusé les usages anciens de la haine de soi[2].

La Revue : Pourtant, les actuels dirigeants ont acquis pendant les Trente Glorieuses une solide instruction classique avant de recevoir, à l’ENA pour la plupart, un enseignement keynésien qui s’intégrait à la doctrine et à l’action gaulliennes. Or, qu’ils soient de droite ou de gauche, ils ont oublié leur culture historique, philosophique, économique et politique, et se sont retournés contre le modèle national qu’ils vénéraient quand ils étaient étudiants. Ce n’est tout de même pas mai 1968 qui a provoqué ce séisme !

Marcel Gauchet : En effet, la responsabilité du mouvement de 1968 est faible en cette affaire. Mais je parle avec humilité et prudence du phénomène que vous décrivez en raison de son caractère énigmatique. L’attitude du personnel politique français me stupéfie chaque jour davantage. Je ne la comprends pas... tout simplement parce qu’elle est suicidaire !

On peut toutefois avancer quelques hypothèses. Je crois, tout d’abord, que nos dirigeants n’ont pas suffisamment oublié l’enseignement qu’ils ont reçu. S’ils avaient tout oublié pour mieux assumer la nouvelle donne, s’ils nous avaient dit : « Le monde change, nous allons montrer comment changer avec lui », les choses seraient claires. Or nous avons des gens élevés dans une très forte conscience que leur mission est de conduire le pays, mais qui n’ont pas pensé jusqu’au bout le monde qui s’ouvrait. S’ils n’ont pas fait ce travail, c’est parce que le discours économique auquel ils ont adhéré est censé avoir réponse à tout.

Les élites se sont donc contentées de diffuser un discours néolibéral, transnational, postnational, etc. qui, à l’évidence, ne cadre pas avec l’héritage et le génie historique de la France. Les hiérarques tiennent un discours en porte-à-faux avec les attentes spontanées du peuple, qu’ils veulent malgré tout continuer à diriger.

Lorsque nos élites se pensaient expressément au service de la nation, tout était relativement simple. Aujourd’hui, elles sont dans une situation de fausse conscience : le décalage entre le discours officiel et la réalité est tel qu'elles se trouvent confrontées à un peuple qui se rebelle. Nous retrouvons la logique du parti qui doit dissoudre le peuple pour continuer à être le parti dirigeant. Tout cela est insensé !

La Revue : Une nouvelle perspective est-elle concevable ?

Marcel Gauchet : La France est en mesure de tracer une voie qui lui est propre dans le monde tel qu’il est. Entre 1945 et 1975, les élites françaises ont défini une nouvelle politique sociale, construit une industrie moderne contre ceux qui disaient que notre pays n’avait pas de vocation industrielle et surmonté, à partir de 1958, l’échec de la IVe République. Tout cela ne s’est pas fait sans difficultés ni périls – les drames de la décolonisation, les menaces de la guerre froide – mais, du moins, un avenir avait été clairement dessiné. Nous pourrions aujourd’hui nous donner de nouveaux projets sans renoncer à être nous-même. Encore faudrait-il penser le rôle de la France dans la mondialisation et proposer aux Français une direction à suivre. Or le discours hégémonique au sein de l’oligarchie régnante est qu’il faut que la France renonce à son histoire et à son modèle.

A mon sens, le divorce entre le haut et le bas renvoie à un constat de carence : les dirigeants français n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire. Ils le savent comme un névrosé connaît sa névrose : ils ne sont pas content d’eux et, bien sûr, ils retournent leur agressivité contre ce peuple qui ne veut pas être comme les autres – alors qu’eux, nos brillant sujets, ont su se faire coopter par la nouvelle internationale des bien-pensants et des bien pourvus. Si cette analyse est vraie, elle nous permet de désigner l’urgence : au-delà de la droite et de gauche, la refonte du discours et du projet publics. Mais pour actualiser le modèle national, il faudrait commencer par reconnaître que la mondialisation n’est pas la fin de l’Etat-nation.

La Revue: Nos élites, même si elles voyagent beaucoup, ne semblent ni percevoir ni comprendre les transformations du monde depuis la fin de la guerre froide...

Marcel Gauchet: On peut faire le tour de la planète en tous sens et ne rien voir...De fait, nos dirigeants méconnaissent les forces qui sont véritablement à l'oeuvre dans le monde d'aujourd'hui- à commencer par le développement des nationalismes. Ce phénomène- évident en Chine et en Amérique latine, par exemple- est résolument nié. Nous sommes dans l'idéologie au sens le plus trivial du terme: un vieux reste d'occidentalocentrisme joue probablement un grand rôle dans cette manière de se représenter le monde. Nous voyons actuellement se développer une nouvelle version de cet occidentalocentrisme sous la forme du néolibéralisme et de ce qui va avec: nous n'apportons plus la civilisation aux barbares, mais la richesse aux populations démunies. Même si personne ne crache sur les moyens de vivre plus longtemps et mieux, c'est une grande erreur que de croire que les peuples sont prêts, à ce prix, à rejeter leur histoire et leur culture.

Ce divorce d'avec la réalité s'accompagne chez les élites, d'un incroyable sentiment de supériorité à l'égard de la plèbe. Ce dernier entraîne le retour de l'inégalité symbolique. Il s'agit de montrer que les seigneurs ne sont pas de la même espèce que les manants: d'où les rémunérations extravagantes que s'attribuent les dirigeants économiques et la plainte permanente des dirigeants politiques de ne pas être assez payés. Il faut mesurer la part de mégalomanie contenue dans cette avidité! Le retour fou de l'inégalité traduit la certitude aveugle d'avoir raison dans la conduite d'un monde qu'on se dispense de connaître et de comprendre. Mais nos élites agissent dans la mauvaise conscience- d'où leur haine de soi. Ce ne sont pas des imbéciles heureux. Ce sont des imbéciles malheureux.

La Revue : Comment se fait-il que l’immense foule des Français en colère dont parle Emmanuel Todd[3] ne trouve personne qui soit en mesure d’incarner sa révolte ?

Marcel Gauchet : Les hommes politiques ne se fabriquent pas à la chaîne. C’est une des grandes infirmités de la philosophie politique libérale que d’imaginer des responsables surgissant spontanément de la société. On devient le représentant de ses semblables par une alchimie très complexe qui, aujourd’hui, précisément, ne fonctionne plus très bien puisque les citoyens se reconnaissent mal dans ceux qu’ils ont pourtant légalement élus.

Le verrouillage que nous déplorons provient, pour partie, d’un héritage historique : la puissance acquise, dans notre pays, par le discours d’extrême gauche. Celui-ci peut avoir sa pertinence critique, mais il demeure stérile dès lors qu’il s’agit de faire des propositions. L’extrême gauche a la plus grande peine à se dégager de son héritage jacobin : même si, dans la pratique, les acteurs en sont sortis, ils restent intellectuellement prisonniers de ce modèle. Par ailleurs, les animateurs de l’extrême gauche sont enfermés dans des solutions de type néocommuniste, sans doute démocratisées, mais dont la pertinence est pour le moins improbable. Comme cette « gauche de la gauche » demeure une mouvance importante, dotée de militants aguerris, toute discussion est bloquée d’avance. Aucun projet neuf ne peut émerger. D’où ce constat désarmant : la contestation de l’orthodoxie et l’orthodoxie sont aussi stériles l’une que l’autre.

Tel est le nœud de notre problème : il faudrait pouvoir se mettre à distance du néolibéralisme et du néocommunisme pour faire comprendre la tâche primordiale qui est, j’insiste, de penser librement le travail d’adaptation de l’Etat-nation français à la donne européenne et mondiale. Certes, les néocommunistes pèsent électoralement moins lourd que les néolibéraux, mais leur capacité de blocage est grande. N’oublions pas qu’une grande partie de l’extrême gauche ne veut rien savoir de l’Etat-nation, cette abomination bourgeoise, alors que la « France éternelle » n’a pas de meilleurs défenseurs, en pratique, que ceux qui crachent sur elle ! résultat : la radicalité contestataire se retrouve souvent sur la même ligne que les élites. Le libertarisme achève le travail du libéralisme en cas de besoin. La protestation mal entendue verrouille en fait le système.

La Revue : L’aveuglement dont nous parlions ne provient-il pas du fait que la culture générale n’entre plus dans l’alchimie des hommes politiques, comme jadis avec Jean Jaurès ou Charles de Gaulle ?

Marcel Gauchet : Vous posez là tout le problème du statut de l’homme politique. La politique est un métier, fort difficile. Mais elle ne peut se résumer à un professionnalisme, sans quoi elle perd toute épaisseur. La politique, c’est la représentation de la société dans la sphère des choix collectifs. Or nos dirigeants sont, aujourd’hui, enfermés dans le métier politique. Ils ont perdu toute relation profonde avec l’intelligence du cours des choses tant nationales que mondiales, hors des questions économiques. Il n’y a pas lieu d’accabler ces hommes et femmes politiques plus qu’ils ne le méritent, mais force est de constater qu’ils n’ont plus de culture historique ni de culture générale. Ils savent se faire élire – pour rien.

La Revue : Pourtant, les élites politiques fréquentent d’excellents analystes ou, du moins, peuvent lire des livres et des articles qui fourmillent d’idées neuves et de propositions sensées…

Marcel Gauchet : Une chose est que ces livres existent, une autre est que leurs résultats s’inscrivent dans un corpus faisant autorité. Il faut un stock commun de connaissances pour valablement argumenter et débattre en fonction de désaccords solidement étayés, qui peuvent aller jusqu’à l’opposition frontale – mais dans le cadre d’un accord général sur le socle. Or ce socle n’existe plus : il est peut-être dans un coin de la mémoire de certains de nos dirigeants, qui ont acquis dans leur jeunesse une vaste culture générale. Mais ils considèrent visiblement que ce socle s’est effondré – ou qu’il n’a plus le moindre intérêt.

Cet effondrement demeure pour moi une énigme. Il faut tâcher de comprendre ce qui s’est passé au cours des trente dernières années afin de se donner les moyens de sortir de cette ornière. Car, pour le long terme, je ne perds pas espoir. Comme nous n’avons aucune raison de postuler une mutation génétique qui transformerait l’être humain, comme celui-ci a le désir de comprendre et de maîtriser autant que possible le cours des événements, nous connaîtrons, j’en suis persuadé, une période de reconstruction de l’intelligence politique.


[1] Avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

[2] Forgé par Theodor Lessing, le concept de Selbsthasse (autodétestation) s’appliquait aux citoyens allemands de tradition juive qui récusaient leur identification au judaïsme. Ce concept est ensuite entré, non sans ambiguïté, dans le vocabulaire de la psychanalyse et dans le langage commun.

[3] Voir la Revue n°4, septembre-octobre 2006, page 8.

Le modèle français à l’épreuve de la mondialisation

Conseil d’Analyse de la société, 09/2005

Quel peut-être la marge de manœuvre politique d’un Etat-nation face à un processus tel que la mondialisation ?

Marcel Gauchet: Je situerai ma propre réponse sur un plan très général, celui des conditions historiques de toute action politique. Une telle approche peut sembler évidente, presque banale : c’est pourtant l’une des grandes difficultés qui font crise au sein de la politique contemporaine.

L’oubli des contraintes de l’histoire et de la culture a rendu la politique actuelle aveugle, en la détachant de ses racines. On nous parle tous les jours des contraintes financières, budgétaires, économiques qui pèsent sur l’action des gouvernements. Qui peut les ignorer ? Il me semble, cependant, que les vraies contraintes auxquelles il n’y a pas de remède, ce sont les contraintes historiques, les contraintes issues du passé du pays que l’on gouverne. Pour le reste, on pourrait reprendre ici la célèbre phrase du général de Gaulle : «L’intendance suivra. »

Le discours des contraintes économiques a totalement occulté la réalité des contraintes historiques. C’est l’une des raisons qui expliquent l’absence d’embrayage de l’action politique aujourd’hui. L’Europe est la région où l’oubli de l’Histoire est le plus grand : cette amnésie n’est sûrement pas étrangère aux obstacles qu’elle rencontre aujourd’hui.

Trois choses maintenant.

Tout d’abord, il faut mesurer à quel point la France est prise à revers par le phénomène de mondialisation. Encore une fois, ce phénomène ne peut être réduit à un processus économique. Les déterminants politiques et culturels sont essentiels. Mais je ne partage pas pour autant l’interprétation anglo-saxonne de la mondialisation. Si les Etats-Unis ont une affinité particulière avec le modèle politique et culturel issu de la mondialisation, les valeurs véhiculées par ce processus sont indépendantes de la culture américaine. Je ne crois pas que l’on puisse donner une lecture purement culturelle de la mondialisation, en rattachant ce processus à un foyer historique particulier qui aurait pris l’ascendant sur tous les autres dans sa dernière phase de développement. Le capitalisme et le marché ont des ressorts plus universels que cela.

Pour bien comprendre la situation de la France actuelle face à la mondialisation, il faut faire un retour de quelques décennies en arrière. De 1945 à 1970, la France s’est trouvée remarquablement en phase avec le contexte historique de l’époque : au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les objectifs de reconstruction européenne et mondiale coïncidaient en profondeur avec le génie historique de notre pays. L’énorme transformation opérée par la France durant cette période invalide le discours sur la prétendue incapacité française à changer. Simplement, cette transformation est le fruit d’une rencontre heureuse : les nécessités de la situation de l’après-guerre ont trouvé un écho, une réponse, une sorte de socle naturel dans la nation française, de par son histoire et sa culture.

Or, aujourd’hui, nous sommes exactement dans la situation inverse. L’identité française est désormais en porte à faux face aux contraintes et aux transformations imposées par le processus de mondialisation.

A cet égard, je voudrais revenir, en deuxième lieu, sur un épisode assez étonnant qui s’est produit en février 2004 et qui mériterait presque qu’on y consacre une petite étude. Je veux parler du psychodrame qui s’est joué autour de la pétition signée par un très grand nombre d’intellectuels : l’Appel pour l’intelligence contre l’action du Gouvernement. Dans l’histoire des pétitions, elle est celle qui a reçu le plus grand nombre de signatures. Cet événement peut être interprété comme une comédie bien sûr ; mais il peut être pris très au sérieux. C’est la force même du modèle français, représenté par une fédération de micromodèles, que l’on a vu s’exprimer à travers cette pétition : Chacun des métiers exercés par les signataires de ce texte était significatif de ce qu’il y a de meilleur dans le passé récent de la France, tel que je l’évoquais à l’instant.

Le modèle français de la recherche s’est montré très efficace dans les années 1960, avant de devenir obsolète. Avec des moyens dérisoires, la France a su malgré tout rester un grand pays scientifique. Je crois d’ailleurs qu’il ne faut pas s’étonner des difficultés et du retard du secteur de la recherche en France mais plutôt de sa qualité et de son niveau, compte tenu de l’état de délabrement et de misère dans lequel se trouvent aujourd’hui les grands établissements et les universités.

De même, un domaine comme celui de la psychiatrie a connu son heure de gloire. Un culture très créative a rayonné dans ce secteur, un mouvement qui n’est pas réductible à un petit groupe d’intellectuels sophistiqués du VIe arrondissement. Il ne serait pas excessif de dire que la psychiatrie française, par certains au moins de ses aspects, a été la meilleure au monde. En revanche, elle connaît aujourd’hui une crise matérielle et intellectuelle très profonde.

« L’exception culturelle française » est dans une impasse analogue. Il suffit d’évoquer le statut des intermittents du spectacle. Mais il s’est agi au départ, à l’époque de Vilar, de Malraux, des Maisons de la culture, d’une grande chose.

Dans chacun de ces secteurs, on discerne avec netteté la force et la cohérence de modèles français très spécifiques, en même temps que leur totale inadéquation avec l’ensemble des valeurs et des tendances de notre époque. C’es cela le problème français.

La difficulté de l’action publique en France tient à la difficulté de notre pays à comprendre, compte tenu de son identité historique, les modèles d’organisation qui prévalent à l’heure de la mondialisation. Il ne s’y retrouve pas, de par la prégnance des modèles issus du passé.

Or, c’est mon troisième et dernier point, en dépit de certaines exceptions remarquables, nous vivons dans un pays où on a le sentiment que les gouvernants ignorent ce passé et, de ce fait, ne connaissent ni ne comprennent les personnes auxquels ils ont à faire. L’hégémonie d’un certain discours économique joue sur ce plan un rôle décisif. Comme si, après avoir tenu le discours des contraintes économiques, tout avait été dit. Il ne s’agit pourtant que des préliminaires. Car le problème politique reste entier une fois qu’on les a énoncés. L’action transformatrice ne peut en effet s’inscrire que dans la continuité. On ne devient qu’à partir de ce que l’on est ; on ne change qu’à partir de ce que l’on a été. Le méconnaître provoque infailliblement le rejet. Faute d’assumer son passé, la France s’est enfermée dans un conservatisme presque incompréhensible et souvent pathologique.

C’est le sens de l’emprise du passé qui permet de fonder un discours d’action publique. Ce dont la France a besoin, c’est d’une synthèse, pourrait-on dire très sommairement, entre son passé et les exigences du moment. L’homme politique que nous attendons est celui qui saura faire ce travail.

Le sens historique c’est avoir l’instinct, l’intime sensation de ce qui fait l’originalité de l’histoire de ce pays et comment cela intervient dans la tête des gens. Aucune connaissance historique n’est pour cela nécessaire. Je ne pense pas que l’on changerait quelque chose en mettant un cours d’histoire obligatoire à l’Ena ! Ce n’et pas une question de connaissance.

Certes, la démocratie d’opinion représente une pression sur les hommes politiques. L’encerclement est-il pour autant fatal ? Je ne le pense pas. Seul un projet permet de briser l’encerclement et la pression de la démocratie d’opinion. Je ne pense évidemment pas à la révolution mondiale ni à l’avènement de la société de la fin de l’Histoire ! Il y a d’abord, une immense marge de manœuvre des politiques dont ils ne jouent pas : ce sont les contradictions. Les Français sont, par exemple, très égalitaires mais également très défenseurs de privilèges ; les élites administratives par exemple – qui sont pour l’égalité contre les « manants » de l’entreprise – se sont fabriqué des systèmes d’une grande opacité, avec des privilèges assez extraordinaires. Quand il y a des contradictions, il y a aussi une marge de manœuvre : tout le monde n’est pas du même côté de la contradiction en même temps, ce qui permet, quand on sait y faire, de tailler des contradictions intéressantes.

Le projet dépend également de la capacité à faire entendre au pays l’idée selon laquelle le maintien d’un certain nombre de choses auxquelles on tient – l’égalité, l’éducation, etc.- dans la ligne de ce qu’elles ont été, suppose une transformation complète des modes de gestion et d’application. On peut défendre l’Etat et, précisément parce qu’on le défend, vouloir changer dans sa manière de fonctionner, en raison de son inefficacité actuelle. Aujourd’hui, il est vrai que pour un homme politique, critiquer le dysfonctionnement de l’Etat est suicidaire parce que, dans le langage de la communication, cela est immédiatement traduit comme une mise en cause du rôle de l’Etat : vous êtes perçu comme antipopulaire, antifrançais, un ultralibéral, donc un ennemi du genre humain pour lequel un nouveau Nuremberg s’impose avant trop longtemps ! Tant qu’on es sous cette pression-là, en effet, on ne peut rien faire. Il me semble cependant qu’il doit être possible de passer au-delà : ce n’est pas impraticable.

Deuxième point : il est vrai qu’il ne faut pas compter sur la vertu des hommes politiques. Il s’agit là d’une critique du gouvernement représentatif aussi vieille que le gouvernement représentatif lui-même. Le problème du député, sous la IIIe République, était de se faire réélire et non pas de faire de la grande politique. C’est, pour ainsi dire, le prix structurel à payer pour les libertés publiques et un régime qui permet à tous de s‘exprimer. C’est ainsi. Néanmoins, il s’est produit un certain nombre de choses dans le passé. Dans le passé, la vertu des hommes politiques n’était pas supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui mais ils se voyaient contraints, nonobstant leur désir fébrile de se faire réélire, de faire des choses. Quand les députés de l’UNR de 1958 ont pris connaissance des conclusions du rapport Rueff-Armand, je doute qu’ils aient été très enthousiastes à l’idée de ce qu’ils allaient rapporter dans leur circonscription. Et néanmoins ils ont voté pour. Il était donc possible de construire. Le problème est que le système de contraintes qui le permettait n’existe plus. Quelle était la forme de ce système contraignant ? Il y avait, d’une part, les partis politiques, que l’on a tendance aujourd’hui à sous-estimer en raison de leur déliquescence mais qui ont joué un rôle très important. Les hommes politiques étaient avant tout les représentants d’un parti ; Mitterrand, par exemple, était lié par les « 110 propositions ». D’autre part, o pouvait prendre appui sur ce qu’on appelle d’un mot trop vague « les élites », lesquelles étaient précisément constituées, en France, par la Haute Administration. C’est la Haute Administration qui a impulsé toutes les transformations fondamentales de ce pays- la modernisation de l’après-1945, puis ce qui s’est passé en 1958-1962. Aujourd’hui, cette force n’existe plus. Le problème de la stratégie politique devrait donc conduire à se préoccuper des forces- qui ne sont pas obligatoirement des forces de masse mais des forces qualitatives- susceptibles de porter une action politique significative.

François furet, le travail de l'oeuvre

Marcel Gauchet participera à la 4e journée annuelle des doctorants en études politiques de l’EHESS entièrement consacrée à François Furet.

Vendredi 8 juin 2007

Amphithéâtre de l'EHESS

105, bd Raspail 75006 Paris

Métro : Saint-Placide (ligne 4) ou Notre-Dame-des-Champs (ligne 12)

L’œuvre de François Furet (1927-1997) a renouvelé non seulement l’historiographie de la Révolution française mais également la pensée politique. Les thèmes qu’elle explore — le travail de l’égalité, l’idée démocratique, les passions idéologiques — restent inséparables de notre actualité politique. Pourtant, les dix années qui se sont écoulées depuis la mort de François Furet ont été marquées par de profonds bouleversements. Son œuvre, qui sera la matière première de nos travaux, peut-elle encore fournir un éclairage sur notre situation politique présente ?

Cette journée d’études fera dialoguer des chercheurs contemporains de François Furet, dont certains ont travaillé et débattu avec lui, avec des jeunes chercheurs qui ne le connaissent qu’à la lecture de ses livres et de ses articles. Les uns et les autres partagent avec François Furet cette façon de considérer « l’expérience du passé » (Ran Halévi) pour penser politiquement le présent. Ils ont en commun le souci de faire du « travail de l’œuvre » (Claude Lefort) le fondement de toute discussion honnête et éclairée.

Programme

9h00 : Ouverture de la journée par Mona Ozouf (CNRS)

9h30 - 11h - Table ronde : françois Furet dans l'atelier de l'histoire

Avec Bronislaw Baczko (Université de Genève), Krzysztof Pomian (CNRS), Pierre Hassner (CERI/FNSP) et Jacques Revel (EHESS) Animée Julien Barroche, doctorant à l’IEP de Paris

11h 30 - 13h - Pour un dialogue transatlantique
Ran Halévi (CNRS) : France-Amérique : les ambiguïtés du dialogue révolutionnaire Laurent Bouvet (Université de Nice) : L’Amérique de François Furet
Animée par Crystal Cordell-Paris, doctorante à l’EHESS

14h 30 - 17h - Les totalitarismes du XXe siècle

Philippe de Lara (Ponts et Chaussées) : François Furet et le concept de totalitarisme
Paul Zawadzki (Université Paris-I) : Le complot et l’imaginaire démocratique du pouvoir
Discutant : Marcel Gauchet (EHESS) Animée par Diego Vernazza, doctorant à l’EHESS

17h 30 - 19h - La France entre passions révolutionnaires et passions démocratiques

Avec Antoine Foucher (Sénat), Philippe Raynaud (Université Paris-II, Institut universitaire de France) et Pierre Manent (EHESS)
Animée par Jean-Vincent Holeindre, doctorant à l’EHESS

Conclusion par Pierre Nora (EHESS),

de l’Académie française

imprimer le programme de la journée

Bilan d'une séquence politique

Europe 1, 26/05/2007

Marcel Gauchet était l’invité samedi matin de l’émission de Dominique Souchier sur Europe1, C’est arrivé cette semaine.

Gauchet: Europe 1, 26/05/07

Dominique Souchier : Marcel Gauchet, merci d’abord d’être là parce qu’on ne vous avait pas entendu depuis l’élection présidentielle. Vous observez la vie politique mais vous êtes philosophe donc vous la regardez forcément autrement que ceux qui la font et même que nous les journalistes. Qu’est-ce qui n’était pas prévisible ? Qu’est-ce que vous, vous n’aviez pas prévu de ce qui est arrivé dans notre pays depuis un mois ?

Marcel Gauchet : Ce qui n’était pas facile à prévoir c’était d’abord le creusement de l’écart entre les deux camps. Tout les bons observateurs, tout les bons analystes prévoyaient une élection serrée et en fait l’élection a été non pas une élection de maréchal mais tout de même une élection avec une différence très considérable en faveur de Nicolas Sarkozy. Je crois que, honnêtement, très peu d’observateurs sérieux s’y attendaient.

D.S. : Cela tient à quoi ?

M.G. : Cela tient, je pense, essentiellement à ce qui s’est révélé dans la dernière ligne droite contre toutes les prévisions : la faiblesse de la candidate socialiste Ségolène Royal. Là aussi, les prévisions des bons observateurs allaient plutôt dans l’autre sens en se disant que Sarkozy serait fort au premier tour et aurait des problèmes au second tour parce qu’il n’avait pas de réserves à droite et que, d’une certaine manière, il avait contre lui une coalition de rejet; alors que Ségolène Royal incarnait le projet d’avenir que le socialisme a toujours pour vocation d’incarner, qu’elle était beaucoup plus consensuelle et qu’elle avait pour elle le vote femme. Rien de tout cela n’a fonctionné. Au contraire, Sarkozy a dynamisé sa campagne dans ce deuxième tour quand, en revanche, Ségolène Royal s’est un peu affaissée et n’a pu convaincre.

D.S. : je suis un peu surpris de votre réponse parce que je vais lire ce vous dîtes cette semaine dans l’hebdomadaire Le Point. Vous commencez par saluer la grande partition qu’ont jouée les principaux candidats et vous ajoutez ceci : « Ségolène Royal est apparue comme une égolâtre, François Bayrou a semblé franchement mégalomane, et Nicolas Sarkozy donne l’impression d’être légèrement "agité du bocal". » Là, ils sont à égalité ?

M.G. : Sur ce chapitre ils sont à égalité. Ils sont d’ailleurs à égalité sur ce qui a été la très bonne qualité globale de la campagne en terme de propositions politiques. Ce n’est pas par hasard qu’un nombre aussi important d’électeurs sont allés voter, à la surprise générale là aussi.

D.S. : Cela tient à eux ?

M.G. : En grande partie mais pas uniquement. Cela tient à la dramatisation d’une élection qui était la première « vrai » élection présidentielle depuis douze ans puisque, en fait, le peuple souverain a été volé de l’élection en 2002. On peut dire que cela a été une élection où les candidats, les uns et les autres, ont offert aux citoyens de quoi se mobiliser.

D.S. : Marcel Gauchet, Nicolas Baverez dit dans Le Point qu’avec l’élection de Nicolas sarkozy et ce qu’il fait depuis qu’il est élu, « on est entré dans la VIe République. On se retrouve dans un régime franchement ouvertement présidentiel ». Jacques Attali parle dans L’Express de « monarchie quinquennale ». Vous êtes d’accord ?

M.G. : On va voir. C’est un peu tôt pour le dire. Cela en prend l’allure sauf qu’il faudra voir comment fonctionne ce système présidentiel. Est-ce qu’il s’agira d’une présidentialisation de la communication, l’exécution étant confiée malgré tout au Premier ministre avec sa prose, ses conflits et ses négociations compliquées? Est-ce qu’il va s’agir carrément d’une prise en charge de la conduite de la politique dans tout ses aspects par le Président de la République ? C’est ce qu’on va voir au court des mois qui viennent.

D.S. : Vous qui avez écrit il y a plus de vingt ans dans votre revue Le Débat « Les droits de l’homme ne sont pas une politique », qu’est-ce que vous pensez de la nomination de Bernard Kouchner comme ministre des Affaires étrangères et européennes ?

M.G. : Je n’en sais rien parce que j’attends de voir. Je n’ai pas vu d’ailleurs que Bernard Kouchner a déclaré qu’il était le ministre des droits de l’homme et des affaires étrangères en plus des Affaires européennes. Donc, que va être la politique étrangère de la France ? C’est une des plus grandes inconnue. Est-ce qu’il va y avoir un véritable changement par rapport à la realpolitik gaulliste que Jacques Chirac et François Mitterrand en fait avaient globalement maintenue avec des inflexions ? Est-ce qu’on va entrer dans une nouvelle politique plus atlantiste, Bernard Kouchner était partisan de la guerre en Irak, d’un rapprochement avec les Etats-Unis et d’une inflexion très significative en direction d’une politique des droits de l’homme ? D’ailleurs, on ne voit pas très bien la cohérence parce que la politique des droits de l’homme de la part des américains en Irak je ne la discerne pas vraiment. Tout cela me semble encore très confus.

D.S. : André Glucksmann qui se trouvait à votre place samedi dernier disait qu’enfin le Quai d’Orsay qui était comme en autarcie, il disait même en « extra-territorialité », va enfin en sortir et qu’on va enfin pouvoir vraiment débattre de la politique étrangère.

M.G. : Ca c’est la pure fiction des débuts de règne. On nous promet ça à chaque fois. Chacun sait bien qu’en France le thème des élections présidentielles est « je vais vous rendre le pouvoir ». « La France présidente » disait Ségolène Royal. Rassurez-vous, le domaine réservé fonctionne immédiatement et à grande vitesse. Alors sur quelle modalité cela va se faire, on le saura avant longtemps mais j’ai les plus grands doutes sur la grand débat sur la politique étrangère. On commence d’ailleurs sur les chapeaux de roue : un traité européen simplifié, négocié dans la coulisse et soustrait au suffrage des citoyens. Donc je crois que rien n’a changé sur ce chapitre.

D.S. : On va reparler du traité simplifié mais l’ « ouverture » vous paraît aussi à ranger dans les gadgets politiques ?

M.G. : Vieille ficelle, usée jusqu’à la trame. Qui ne sait parmi les citoyens qu’il y a toujours de grandes consciences à vendre pour pas cher.

D.S. : Vous y allez !

M.G. : comment voulez-vous appeler cela ? Je crois que personne n’est dupe de ce genre de ficelle. Cela sème vaguement le trouble surtout dans les consciences militantes mais très peu chez les citoyens qui l’accueillent en générale avec un grand scepticisme et qui se rappellent encore que François Mitterrand avait fait une audacieuse ouverture au centre en 1988. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela n’a pas profondément marqué la politique française à l’époque. De même, on aura complètement oublié cette ouverture dans quelques mois.

D.S. : Dès lors que les Français ne doivent pas vouloir d’une nouvelle cohabitation, quel objectif doit afficher le Parti Socialiste pour les élections législatives et au-delà de celles-ci ?

M.G. : La mauvaise méthode c’est celle qu’il a adopté qui est de mendier auprès des citoyens un suffrage en disant : « Il faut qu’il en reste un peu pour nous ». Ce n’est pas une bonne ligne politique. S’il se décidait dès à présent à dire qu’il a tiré certaines leçons du suffrage qui vient d’avoir lieu et que ces élections marquent le début d’u processus de renouvellement de son offre politique, il aurait à mon avis de meilleures chances de convaincre.

D.S. : Cela passera là aussi par le renouvellement des générations ?

M.G. : Sûrement. Je crois qu’un des traits marquants de l’affaiblissement du Parti Socialiste c’est que Ségolène Royal à elle seule n’a pas suffi à incarner le renouvellement. Qu’est-ce qu’il y avait autour d’elle qui le représentait ? On allait revoir les même. C’est bien là qu’est la grande question pour le Parti Socialiste dans les prochains mois, dans les prochaines années.

D.S. : Une toute dernière question. Entre ce qu’on a dit au soir du premier tour, « il y a enfin un centre », et ce qu’on dit aujourd’hui, « il n’y a plus du tout de centre », quelle est l’analyse de Marcel Gauchet ?

M.G. : Je n’ai jamais dit : « il y a enfin un centre ». Je n’ai jamais vu dans ce centre incarné par François Bayrou qu’un effet d’optique électoral très momentané qui risquait très peu de déboucher sur une formation politique constituée, solide et permanente.

D.S. : Merci Marcel Gauchet.

M.G. : Merci à vous.

D.S. : Je ne suis pas sûr qu’il y en ait beaucoup qui y ai retrouvé leur compte.

La revanche du réel

Le Point, 24/05/2007

Pour le philosophe et historien Marcel Gauchet, la présidentielle est une «revanche du réel ». les électeurs ont manifesté leur désir intact de politique et veulent que la France se mette à l’heure du monde tout en gardant son identité. Une mission historique qui ne peut, avertit-il, être confié à des dirigeants qui méprisent les citoyens.

Elisabeth Lévy : On pensait que les Français ne croyaient plus à la chose publique et que l’élection se résumait à une sorte de « Star Academy ». L’intérêt suscité par la campagne infirme-t-il ce sombre diagnostic ?

Marcel Gauchet : La première leçon de cette élection fondée sur personnalisation, sur l’inflation du « je » et de l’individualité est que les Français continuent à croire en la politique. On peut saluer les principaux candidats pour avoir joué une partition intéressante. Et souhaiter bonne chance au vainqueur.

Mais jamais des candidats n’avaient aussi ouvertement misé sur la communication et l’image.

La communication n’exclut pas la politique. Dans le cas précis, elle a même fonctionné comme un activateur de politique. De ce point de vue, les deux candidats étaient sur la même ligne de départ. Tous deux ont compris qu’un certain type de discours politique avait perdu toute espèce d’autorité. A partir de ce constat, ils ont suivi deux démarches différentes. Nicolas Sarkozy a proposé une politique d’offre en parlant comme les gens. Ce langage, proche des préoccupations familières de la population, a eu un effet cathartique auprès de l’électorat protestataire qui ne se reconnaissait pas dans la scène politique officielle. Il lui a permis de franchir les frontières de l’extrême droite mais aussi d’une partie de la gauche. « Mon langage est le vôtre » : au service d’une certaine exigence de proximité, la communication a fait la différence avec le style compassé, artificiel, langue de bois, bien-pensant dont Chirac était spécialiste. De son côté, Ségolène Royal a parlé le langage de la demande : « Dites-moi ce que vous voulez entendre et je le dirai. » En dépit du fait qu’elle a séduit, suscité un grand intérêt, c’est la proposition volontariste qui a eu du succès.

Du Fouquet’s au « Paloma », les débuts de Nicolas Sarkozy ne reflètent pas vraiment une communication au service des « préoccupations familières des gens ». A-t-il commis une erreur ?

Apparemment, cela n’a pas eu d’impact immédiat. Les Français sont concentrés pour le moment sur des échéances plus importantes à leurs yeux. Ils attendent pour juger.

On peut aussi se réjouir qu’il n’y ait pas eu de vote féminin malgré l’injonction cent fois réitérée de choisir une femme comme preuve de la modernité française.

Oui, les Français sont restés égaux à eux-mêmes. Une femme, pourquoi pas – et elle a été traitée avec déférence. Mais cela n’a pas été un élément déterminant du choix. La République est toujours bien là, dans les esprits.

La participation massive que bien des pays nous envient traduirait donc un désir de politique ?

Alors qu’il n’y avait pas eu de véritables élections depuis douze ans, cette échéance à haute teneur politique a été l’occasion d’une dramatisation sans drame. Les Français ont confusément senti qu’on avait changé d’époque. « On ne peut pas continuer comme avant » : cette idée s’est imposée dans les têtes. Or, à tort ou à raison, les deux candidats apparaissaient comme nouveaux. Il est vrai qu’à 50 ans, pour la gérontocratie française, on sort de l’école maternelle : dans les critères de la culture locale, Royal et Sarkozy incarnaient une fraîcheur juvénile.

Cela fait pourtant des années qu’une partie des élites répète que le monde change pour convaincre les Français de renoncer à toutes spécificité. Est-ce vraiment ce qu’ils souhaitent ?

Ils veulent que l’on mette la France à l’heure du monde mais en la gardant comme la France. Jusque-là, malgré la rhétorique de l’adaptation, les Français ont choisi d’ignorer la mue du monde engagée depuis les années 70, aidés en cela par une série d’illusionnistes. Giscard d’Estaing a usé de tout son zèle pour leur épargner les douleurs du monde en train de naître, d’où sa maxime favorite : « C’est vrai, mais il ne faut pas le dire. » François Mitterrand a réussi à camoufler le sens de l’échec de la politique menée entre 1981 et 1983 et à faire passer la construction d’une Europe où la France était vouée à se dissoudre pour la réalisation du socialisme qu’on n’avait pas pu instaurer dans un seul pays : c’est ce que nos socialistes ont, avec une remarquable obstination, appelé l’Europe sociale. Avoir fait croire que l’adoption de la monnaie unique allait ouvrir sur ce paradis social représentait une performance inouïe. Quant à Chirac, il a maintenu le gaullisme dans ce qu’il a d’essentiel à ses yeux, la politique étrangère, et pour le reste, il pensait que son rôle était de faire du social, c’est-à-dire de continuer à épargner aux Français l’horrible vérité, notamment en passant son temps à dire le contraire de ce que faisait le gouvernement.

Du social et du moral…

Le politiquement correct était destiné à faire oublier le reste. Mais l’effet de dissimulation est épuisé. Le pays est prêt à chercher une version française du nouvel état du monde. Dans cette perspective, l’enjeu essentiel de cette élection n’était pas l’enjeu droite/gauche. La suite nous montrera le degré de sincérité de la conversion du président au discours qui a été le sien au cours des derniers mois.

Récusez-vous l’idée que ce scrutin traduirait la « droitisation » de la société française ?

Le candidat de l’UMP a tenu un discours national, pas un discours de droite. C’est ce qui a attiré des électeurs habituellement à gauche qui ont voté contre le PS. C’est en cela que l’amateurisme de Ségolène Royal a pesé : beaucoup en ont conclu que, si elle gagnait, les caciques allaient gouverner. Elle n’était pas de taille à nous protéger d’un parti qui ne s’est pas guéri du mitterrandisme et se refuse à regarder la société telle qu’elle est. Le sens de cette élection est donc à la fois infra-politique- retour au réel – et métapolitique – au-delà du clivage droite-gauche.

On peut déjà s’interroger sur la cohérence entre le discours et les actes. En proposant le Quai d’Orsay à Védrine avant de le donner à Kouchner, le président n’a-t-il pas montré qu’il cherchait à faire des coups ? D’autre part, la personnalité de Kouchner est-elle compatible avec le discours néogaullien de la campagne ?

C’est ici que les limites de la com se révèlent. Du point de vue de la com, Védrine et Kouchner, c’est équivalent. Du point de vue de la pratique de gouvernement, c’est le contraire. Or il ne s’agit plus de faire campagne, mais de gouverner. Une tout autre affaire.

On a aussi beaucoup dit que la situation de la France était tellement catastrophique que cette élection était imperdable pour la gauche. N’exagère-t-on pas la gravité du mal ?

Quand on est vaguement malade et qu’il ne se trouve aucun médecin à l’horizon, on a le sentiment d’être mourant. En l’absence de recours, alors que les élites paraissent sourdes, muettes, aveugles, ailleurs pour les plus cyniques, incompétentes pour les autres, on tremble. D’où le besoin de politique. Le réflexe de protestation légitime qui semblait rendre ces élections imperdables pour les socialistes a été annulé par la perception de la réalité mondiale extérieure. Giscard d’Estaing a parlé d’une élection « tous volets fermés ». Je dirais plutôt qu’elle a été intensément introvertie en ceci que les Français se demandent avant tout ce qu’ils vont devenir dans ce monde-là. Mais ils n’en ressentent pas moins le besoin impérieux de rompre avec le refus de voir, de savoir, de comprendre à l’œuvre depuis vingt-cinq ans car ils savent qu’on ne peut pas couper à la mise à niveau. Or le PS n’a rien à dire sur le nouvel état du monde sinon que « ce n’est pas bien ».

Seulement, depuis des années, quand on parle de réforme, les Français comprennent, et à raison, que les classes moyennes vont trinquer tandis qu’on laissera tranquilles les plus privilégiés. N’y a-t-il pas un problème de répartition des efforts demandés ? Après tout, ne faudrait-il pas faire un peu « payer les riches » ?

Il n’y aurait rien de plus simple que d’ouvrir les frontières à tous les vents et d’accompagner la vandalisation générale, mais ce n’est pas du tout ce qui est demandé. Les réformes ont été refusées parce qu’elles étaient mal fichues et qu’elles semblaient à la fois inefficaces et inéquitables. Le problème est de trouver une méthode qui les rende convaincantes pour la majorité. Ce n’est pas à des gens qui méprisent les citoyens qu’il faut demander de conduire les réformes.

Il existe peut-être une réponse « de gauche » à la mondialisation. N’est-ce pas le sens de la promesse social-démocrate formulée par Dominique Strauss-Kahn ?

A un niveau très global, le modèle européen se caractérise par l’existence de dispositifs de compensations sociales aux dégâts de l’économie et de la vie. Dans un sens plus spécifique, le cœur de la social-démocratie, c’est le fonctionnement de la vie publique autour de la négociation permanente des forces sociales. On ne voit pas très bien ce que cela peut signifier dans un pays où seuls 8% des salariés sont syndiqués. Et je ne commenterai pas la proposition de Ségolène Royal de rendre obligatoire l’adhésion à un syndicat, qui est du niveau de son idée géniale de brigades de raccompagnement des femmes policiers.

Sans adhérer aux syndicats, les Français acceptent qu’ils soient les gestionnaires de certains dispositifs sociaux.

Peut-être, mais ils sont en position de faiblesse quand il s’agit de négocier les salaires ou les conditions de travail, notamment dans le privé. Surtout, on méconnaît l’ampleur des bouleversements que les social-démocraties du nord de l’Europe ont acceptés en vingt-cinq ans. Les pays érigés en modèles ont mis en œuvre une réforme de l’Etat qui a tout d’une révolution. Or, sur ce point essentiel, la gauche française n’a rien à dire. En Suède, la fonction publique est aujourd’hui limitée aux fonctions régaliennes : armée, justice et police. Le contrat de travail d’un enseignant est le même que celui d’un employé de supermarché. Nombre de fonctions gouvernementales ont été déléguées à des agences indépendantes, les services publics (postes, transports) ont connu une privatisation à peu près totale. Imaginez le tollé qu’un projet de ce type déclencherait en France. Bref, les socialistes vendent du vent.

Dans ces conditions, le PS risque-t-il de connaître un lent déclin comparable du PC ?

L’organisation classique du PS en courants idéologiques est obsolète. Conformément à sa sociologie, il va devenir un syndicat d’élus spécialisés dans les scrutins locaux et disposant de clientèles d’intérêt local. Dès lors qu’il est fondamentalement le parti du statu quo, il n’est pas compétitif pour l’élection présidentielle qui se joue toujours sur un projet de transformation. Les législatives risquent d’être un peu difficiles, mais les socialistes garderont un bon nombre de députés car il font bien le boulot localement. Surtout, d’ici un an, ils bénéficieront d’une extraordinaire fenêtre de vulnérabilité : les municipales pourrait voir une sévère dérouillée du sarkozysme. Bref, le PS peut parfaitement être l’opposition de sa majesté et le gestionnaire des collectivités territoriales : un pouvoir considérable greffé sur une fonction publique territoriale nombreuse et en pleine croissance. Cela rend d’ailleurs parfaitement grotesque le mot d’ordre de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Au final, cette division politique des tâches qui installe les socialistes comme grand-duc de Bourgogne ou prince d’Aquitaine leur convient sans doute parfaitement.

Cela signifie-t-il que le clivage droite-gauche est désormais dépourvu de toute pertinence ?

Le clivage droite-gauche est très affaibli en termes de forces politiques, mais il demeure un repère dans la tête des gens. Ce qui a changé, c’est que la France s’est convertie au pluralisme : la guerre civile froide est terminée. Les appartenances monolithiques à un camp identifié au bien ou à la lumière n’ont plus cours. On peut très bien être de gauche en raison de l’orientation générale que l’on pense souhaitable pour la société et voter à droite. Les identités politiques n’ont pas disparu, mais on en fait un usage beaucoup plus libre. Sarkozy l’a parfaitement compris, d’où son « ouverture ».

L’échec de la diabolisation de Sarkozy est-il à mettre au compte de cette nouvelle donne ?

La diabolisation de Sarkozy, très bobo et très lyrique, reflétait une certaine contradiction : pour les uns, il était facho ; pour les autres, dingo. En réalité, les trois principaux candidats suscitaient une certaine inquiétude quant à leur équilibre psychique. Ségolène Royal est apparue comme une égolâtre, François Bayrou a semblé franchement mégalomane, et Nicolas Sarkozy donne l’impression d’être légèrement « agité du bocal ». On redoute de le voir exploser quand il ne faudrait pas. Mais c’est comme le coup de boule de Zidane : cela témoigne de son humanité plutôt que de sa méchanceté. Il fait un peu peur, non parce qu’il va tous nous mettre au trou, mais parce qu’il est capable de « péter les plombs ».

Reste que les bons sentiments ont toujours cours, notamment en matière d’immigration, une certaine gauche dite morale continuant à réclamer l’ouverture des frontières.

Ceux qui tiennent ce discours sont en mesure de se faire entendre, ce qui lui confère un rôle social important. Mais il n’intimide plus personne. Il y a aujourd’hui un refus général de l’angélisme et des bons sentiments. L’affaire de la gare du Nord a été un moment-clé car elle a cristallisé le report des voix frontistes sur Nicolas Sarkozy. La fraude est l’expérience la plus familière des gens qui prennent le RER ou le train de banlieue, alors on n’allait pas les apitoyer en leur expliquant, ainsi que l’a fait le PS, que le coupable n’avait pas été arrêté vingt et une fois mais seulement sept. En tenant des discours déconnectés de la réalité, les élites ont perdu toute autorité et ouvert un boulevard à Nicolas Sarkozy.

Revenons sur l’idée d’un triomphe des valeurs « de droite ». Après s’être laissé déposséder de la nation avant-hier et de la sécurité hier, la gauche a-t-elle renoncé au travail ?

J’ai sous les yeux une étude publiée par L’Humanité. Quand on demande aux sympathisants de gauche quels termes représentent quelque chose de positif à leurs yeux, le travail arrive en troisième place (80%), après la culture et le progrès. Seuls des gens issus de la méritocratie républicaine la plus dure du monde et travaillant eux-mêmes 60 heures par semaines peuvent mépriser à ce point le travail et le mérite. Dans les profondeurs du pays, le problème des gens est d’avoir un travail, pas de travailler moins. Tout le monde sait bien que c’est à travers le travail qu’on construit sa liberté. Je ne vois pas là la moindre droitisation.

A gauche on réplique que Sarkozy jette l’opprobre sur les chômeurs, taxés de paresse. Il s’est en tout cas insurgé contre un certain assistanat.

Personne n’a prétendu que les chômeurs étaient tous des paresseux. En dehors du 6e arrondissement, toute la société française sait que les incitations à reprendre un emploi pour les chômeurs sont anormalement faibles et que les vrais damnés de la terre sont les travailleurs pauvres qui bossent mais gagnent moins que ceux qui cumulent diverses allocations. L’une des missions historiques d’une gauche sensée aurait été de remettre à plat tout le système de protection qui aboutit de fait à dévaluer le travail, au lieu de quoi on a observé la dérive du système d’assistance que les socialistes ont promu de façon irresponsable.

En tout cas, le président va devoir affronter les contradictions internes de sa base sociale. Va-t-il être ultralibéral ou protecteur, atlantiste ou gaulliste ?

Les deux partis vont avoir de sérieux problèmes avec leur base. Le PS représente l’alliance contre nature des bobos des centre-villes et des assistés des périphéries ; ce mélange n’a pas vraiment réussi au Parti démocrate américain. Quand à Sarkozy, « élu du CAC 40 », il est aussi celui de 49% des employés et de 46% des ouvriers. En fait, il va devoir gérer les contradictions entre les intérêts de trois clientèles : les élites mondialisées pressées de passer au libéralisme « comme tout le monde », les gens « d'en bas » qui attendent d'abord une protection dans leur quotidien, et enfin les classes moyennes qui espèrent le maintien de leur position, sans doute le plus difficile à réaliser dans le contexte de la mondialisation. Et toutes ces familles sont traversées par la contradiction entre libéralisme et identité nationale. Nicolas Sarkozy est le seul à avoir parlé de protectionnisme européen, mais ce ne sera pas simple de faire avaler cette idée à Alain Minc.

Cette campagne a peut-être marqué la fin d'une autre exception française, celle qui protégeait la vie privée des responsables politiques. On peut s'en désoler, mais peut-on y échapper ?

On ne reviendra pas en arrière. C'est la rançon de la conjonction entre proximité et personnalisation. Tout le monde se fichait des relations entre le général de Gaulle et son épouse, car c'était l'acteur de l'Histoire qui intéressait. Mais Nicolas Sarkozy n'a pas joué le moindre rôle historique. Pour comprendre la logique du type qui gouverne, il reste la personne privée. De plus, dans un contexte d'émancipation des femmes, la personne avec qui vit un responsable a de l'importance. Dès lors qu'il n'y a ni grandes doctrines ni circonstances historiques exigeant des héros, il faut se résigner à la curiosité du public pour la vie domestique de ses dirigeants. Maintenant, il existe différentes façons de gérer cette curiosité.

Finalement, les Français valent-ils mieux que leurs élites ?

C'est ma conviction depuis longtemps. Pascal a tout dit sur la question : les demi-habiles qui se croient malins se prennent les pieds dans leurs subtilités tandis que le peuple, qui ne sait pas tout, ne se trompe pas sur l'essentiel. La politique est restée pascalienne et c'est assez rassurant.