Bien sûr que l’éducation humaine n’est pas le dressage animal. Bien sûr qu’il y a eu des abus d’autoritarisme stupide. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’a vu qu’un aspect du problème, par un tout petit bout de la lorgnette. Un peu de réflexion éloigne de l’obéissance, mais beaucoup de réflexion y ramène !
Il faut en effet rappeler ce principe essentiel : nous vivons dans des sociétés démocratiques, où l’obéissance joue un rôle fondamental. « L’obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté », écrivait Rousseau dans Le Contrat social. L’un des principes fondamentaux de la démocratie est que chacun accepte d'obéir aux lois qu'on s'est collectivement fixées.
L’âme de cette relation particulière adultes-enfants, c'est la confiance. Et il faut dire que dans la majorité des cas, les enfants font confiance aux adultes. Parfois même de manière déraisonnable - et il faut les en protéger, là aussi. Ce n'est donc pas simple. Mais c'est ce principe qui doit nous guider, comme dans la vie sociale en général. La confiance est l'élément positif, le moteur de l'éducation. Avant même de comprendre pourquoi on lui demande de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, en faisant confiance à l'adulte, l'enfant se pénètre de l'idée que l'adulte fait quelque chose qui a un sens pour lui. Et dans la grande majorité des cas, les enfants se soumettent volontiers, car ils sentent très bien, très profondément, que leurs parents les aiment et les protègent.
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Marcel Gauchet – Il est impossible de dire ce qu’une procédure, qui n’a jamais été utilisée en France, va donner. On ne sait pas comment la société va réagir. En particulier le fameux « peuple de gauche », dont ne sait pas trop en quoi il consiste. Est-ce qu’il va se mobiliser ? Combien de gens vont effectivement participer à ces primaires ? Combien de gens vont effectivement participer à ces primaires ? C’est le point crucial. Une faible participation, concentrée dans les cercles militants et apparentés, peut favoriser la gauche du parti. À l’inverse, une participation très large peut provoquer une évolution vers le centre. Mais il y a d’autres inconnues, une en particulier : comment la présélection va-t-elle se faire ? Il y a tant de candidats putatifs dans ce parti ! Une des arrière-pensées des caciques qui se résolvent à cette procédure est qu’ils auront la maîtrise de la présélection.
Ce lien direct entre le représentant et les électeurs de base peut-il changer la vie politique ?
Je ne le crois pas. Sauf à supposer des effets plébiscitaires massifs. C'est un peu ce qu’on a vu avec Ségolène Royal en 2007. A priori, elle était très bien partie. Elle jouissait de la faveur de l’opinion contre les caciques de son parti, ce qui l’a mise dans une position forte. Mais cela ne se passe pas toujours comme cela. Si vous avez trois ou quatre candidats séparés par une faible marge, en quoi le leadership de la personne qui va émerger sera-t-il indiscutable ? Regardez ce qui s'est passé en Italie où la procédure des primaires a fonctionné. On ne peut pas dire qu'elle a donné à Romano Prodi ou à Walter Veltroni une grande autorité. On dit que cette procédure va régler le problème du leadership à l’intérieur du PS. Ce n’est pas sûr : on peut même recueillir 80% des voix et ne jouir d’aucun leadership à titre personnel. C’est un talent qui ne s’apprend pas à l'ENA. Aucun des dirigeants actuels du PS, quelles que soient leurs qualités par ailleurs, ne possède la fibre d’un authentique leader. C’est là qu’est le problème. De ce point de vue les primaires ne régleront rien…
Comment expliquer l'irruption de cette idée? Est-ce lié à la crise du PS ou, plus profondément, à une aspiration de la société à plus de démocratie participative?
Les deux. Le contenu idéologique du PS s’est affaissé. Du coup, on ne voit plus que les ambitions : cela crée une situation ingérable dont les effets d’images sont désastreux. D’où l’idée de recourir à un arbitrage incontestable. D'autre part, à gauche, mais aussi au-delà, tout ce qui ressemble à une participation très large des citoyens recueille un assentiment de principe. Cette faveur me paraît en partie illusoire. On cherche à résoudre par des procédures des questions de fond. Comme si elles pouvaient remédier à ce qui est une absence de perspectives intellectuelles ...
L’autre annonce de l'université d'été du PS concerne le non-cumul des mandats, que les socialistes veulent s’imposer à eux-mêmes. Que pensez-vous de ce sujet?
La politique est un métier et la base de ce métier est fournie par des mandats locaux, dotés d’une plus grande inertie que les mandats nationaux. Si le PS est un parti de «cumulards », comme les autres d’ailleurs, c'est qu'il est très ancré localement. Des élus qui ont deux ou trois mandats ont forcément un emploi du temps impossible. Ils passent en coup de vent à l'Assemblée nationale, ou au Sénat. Et ils n’ont pas beaucoup le temps de réfléchir, de manière générale. Il ne faut pas leur demander de se passionner pour l’élaboration d’un programme. L'opinion publique est légitimement choquée par le fait qu'ils ne font pas ce pourquoi ils sont élus : participer au travail législatif et à la délibération sur les choix collectifs. Le non-cumul des mandats va-t-il changer quelque chose à cette situation? J’en doute. Un député qui n’est que député n’en continuera pas moins à s’occuper en priorité de sa réélection et donc de l’entretien de sa circonscription et de ses électeurs. En outre, il faut s’interroger sur les raisons de fond de cette situation. Si ce système de cumul a une telle force, cela tient au rôle de l'État en France et à la nécessité de médiateurs entre le centre et la périphérie.
C’est-à-dire...
Les populations sont très contentes, en fait, localement, d’avoir sous la main un député maire ou un sénateur maire bien introduit dans la capitale et en position de force, grâce à sa légitimité locale, pour négocier avec l'Etat. On ne peut traiter sérieusement du cumul des mandats sans prendre en compte cette réalité. Si l'on voulait supprimer le principe du cumul, il faudrait aller plus loin dans la décentralisation. Dans le cadre d’une autonomie régionale poussée, l'État ne serait plus dans cette position dominante et la situation des élus en serait changée, à tous les niveaux.
Le fait que beaucoup de socialistes cumulent des mandats contribue-t-il à la paralysie de sa réflexion en faisant passer la sauvegarde des intérêts locaux avant la réflexion sur la doctrine?
C’est plus compliqué. Le PS me paraît déchiré entre deux orientations de fond. Il oscille entre la tentation d'aller vers la « gauche de la gauche » et celle d’aller vers le centre. Ce tiraillement est géré par le décalage entre le local et le national. Le PS présente des profils très différents, selon les lieux. La même personne peut gérer avec le centre localement et refuser avec énergie l’alliance avec le Modem nationalement. C’est objectivement un parti de centre gauche auquel son héritage et la tradition française rendent difficile de s’assumer comme tel.
C’est donc l'identité du parti qui est en question.
Dans la politique, aujourd'hui, l’élément affectif et identitaire est devenu prépondérant. Tout autant que la personnalisation. La politique est de plus en plus sentimentale. Un leader national, surtout à gauche, se doit d’incarner à la fois une tradition historique et une orientation collective. Un des drames du PS est qu’il est dépourvu de personnalités « incarnatrices ».
Cette incapacité ne profite-t-elle pas à l'extrême gauche?
Bien sût, et d’autant plus que l’extrême gauche n’est plus aujourd'hui qu'identitaire et affective. Il faut même ajouter qu'elle est principalement médiatique. Olivier Besancenot est le meilleur homme politique de la télé, après Nicolas Sarkozy.
Comment expliquez-vous la place prise par la violence dans le débat politique, violence sociale dans les conflits d'entreprise, mais aussi violence intellectuelle avec des idéologues virulents?
La radicalité idéologique est un phénomène structurel en France. Rien de nouveau à cet égard. Simplement elle a changé de porte-parole. Le ministère de l'Intérieur a assuré la promotion de Julien Coupat et Alain Badiou, qui n’était connu que dans le milieu intellectuel, est devenu une vedette. Ne prenons pas la rotation du personnel pour un changement de fond. Quant à la violence sociale, il ne faut pas en exagérer les proportions. Elle est plus spectaculaire que réelle. C’est une violence de désespoir, en l'absence de tout relais politique plausible, devant une crise angoissante. Remarquez qu'elle est souvent une violence de pression, destinée à obtenir de meilleures indemnités de licenciement. Le contraire d’une violence révolutionnaire, qui est une violence d'espoir, portée par la foi dans une solution qu’on sent à portée de la main.
Est-ce pour cela que la social-démocratie profite si peu de la crise?
C’est le fond de la question. Nous sommes témoins d’une sorte d'affaissement historique de la social-démocratie en Europe. Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter loin en amont. La social-démocratie, qui était la version douce de la révolution sociale, avait tout de même pour but la transformation radicale de la société. Avec l'écroulement de l'idée de révolution, et ses effets atomiques sur les Partis communistes, on a pu penser que l’heure de la social-démocratie était venue. En réalité, l'épuisement de l'idée révolutionnaire l’a rattrapée petit à petit. Elle n'a plus de programme. Mais le mal va encore plus profond. Il touche les valeurs et la morale dans lesquelles s’ancrait l'idée socialiste. Le refus de l’appât du gain, le désintéressement, l’aspiration au partage sont remis en cause par l'évolution de nos sociétés, qui consacre les valeurs d’accomplissement individuel. Si la légitimité des sociaux-démocrates subsiste pour protester contre les inégalités les plus choquantes, elle devient problématique quand il s'agit de définir une alternative. Les socialistes sont d’autant moins crédibles qu’ils sont pris par l’air du temps, et que leur politique encourage l'individualisme ambiant. Leur seule idée est de distribuer de nouveaux droits. Mais ce n'est pas de cette façon que l’on peut instaurer la justice sociale. Une société juste ne saurait naître d’une addition de droits.
L’écologie peut-elle tenir lieu de nouvelle morale à un PS désorienté?
La question dépasse de loin le PS, parce que la crise écologique concerne tout le monde. Il est tentant de penser que l’écologisme fournit un projet d'une société de substitution, en réhabilitant de surcroît une morale de la sobriété et de l’autocontrôle. Vues de près, les choses sont plus mêlées, car la motivation qui pousse vers la cause écologique est d’abord utilitaire. Elle procède du souci de survie plus que d'un idéal éthique. Et par ailleurs, elle est à la recherche de compromis qui éviteront d’avoir à trop changer. C'est ce qu’expriment les oxymores ambiants: je pense en particulier à celui du « développement durable », qui nous promet le développement sans ses conséquences. En réalité, le passage à la société écologique, qui sera peut-être nécessaire, risque d’être douloureux, car il va à contre-courant de toutes les tendances de la société actuelle.
Rien ne sera plus comme avant » a dit Nicolas Sarkozy. Quels seront pour vous les principaux changements ?
Le retour à l'identique me paraît en effet tout à fait improbable, même si la plupart des acteurs attendent avec impatience le retour au "business as usual", de peur sans doute qu'il ne faille réfléchir ! Pour se projeter dans l'avenir, il faudrait d'abord pouvoir comprendre ce qui se passe. Or, ce qui est étonnant dans la situation que nous vivons, c'est à quel point l'intelligence est désarmée. Nous avons beaucoup plus de moyens d'action qu'en 1929, mais encore moins de moyens intellectuels.
S'il fallait néanmoins tenter de déceler sa genèse, que diriez-vous ?
Il me semble que la crise se déroule sur fond de bouleversements considérables, qui constituent ses sous-jacents. D'abord, dans l'histoire, toutes les grandes crises ont été des crises d'ajustement. Et il est clair que le système économique international a vécu des modifications considérables des rapports de force. Nous sommes passés d'un monde dominé par les Etats-Unis à un univers polycentrique, où de nouvelles puissances financières ont émergé à la faveur de trente ans d'accumulation de réserves liées au renchérissement du prix de l'énergie et des matières premières. Ne parlons pas des nouvelles puissances industrielles asiatiques. Même l'Amérique latine s'est soustraite à la domination nord américaine. Tout ceci pose la question du rôle du dollar, et de la nouvelle distribution du travail, des revenus et des projets économiques à l'échelle de la planète. Mais ce n'est pas tout. Nous avons aussi connu une mutation du système technique. L'informatisation de nos vies comme de nos sociétés a produit des effets considérables que nous avons sous-estimés. Comme naguère l'industrialisation ou l'apparition de l'électricité, elle a modifié en profondeur les rapports sociaux. Car l'informatisation a amplifié bien plus que le travail humain: elle a démultiplié la pensée elle-même, et ainsi décuplé le potentiel de l'économie de l'innovation. Désormais, les machines font le travail du cerveau, touchant en haut à la commande sociale, et en bas aux critères de l'employabilité. Nous ne maîtrisons pas les conséquences de ce processus. Enfin, la crise marque la fin de la révolution néo-libérale inaugurée voici trente ans par l'avènement du Thatchérisme. Or cette révolution était aussi une révolution philosophique, selon laquelle l'individu seul existait, le bien commun résultant de l'arbitrage par le marché des intérêts particuliers. Il est manifeste aujourd'hui que cette vision du monde a trouvé ses limites.
Nous allons donc passer à autre chose...
Oui, mais à quoi ? Car cette philosophie était tellement partagée que nous avons cessé de réfléchir à la marche de notre monde. Et devant la force du consensus, les porteurs d'un modèle alternatif n'avaient qu'à se taire ! Il est frappant de voir que les appels à une nouvelle régulation ne sont que des formules verbales sans consistance, ni cohérence. Nous ne sommes qu'à l'entrée d'un long tunnel de remise en cause de notre système, et non dans une crise cyclique classique. C'est bien une crise morale, intellectuelle, et politique qui va se dérouler sur des années. En d'autres termes, "le monde d'après", on ne le voit encore que de loin.
N'est-ce pas alors aux philosophes à faire émerger de nouveaux modèles ?
Les choses ne se passent pas de cette façon. L'invention de nouvelles façons de penser est un processus collectif beaucoup plus complexe. Les philosophes viennent après, éventuellement pour amplifier le mouvement. Ce n'est pas Marx qui a inventé le socialisme, même s'il a beaucoup fait pour lui. "La chouette de Minerve ne s'envole qu'à la nuit tombée", comme disait Hegel, qui savait de quoi il parlait.
Cette crise va-t-elle rebattre les cartes des valeurs dominantes ? Voir le retour de la communauté contre l'individualisme, de la logique de l'Etat contre les intérêts particuliers, du développement durable contre la croissance forte, du politique contre le tout économique ?
Espérons le ! Mais il ne faut pas se leurrer : un semblable retour des valeurs ne peut procéder que d'un réveil collectif qui n'a lieu que si les gens le veulent. Or pour l'instant, nous sommes sous le coup d'une anesthésie collective sans précédent historique ! Il faut dire que le niveau de protection sociale très élevé dont nous bénéficions collectivement crée une situation de confort peu propice aux remises en question. Contrairement aux années 30, où la mobilisation insurrectionnelle menaçait chaque jour, nous ne sommes pas dans une situation d'urgence.
Voyez vous de nouveaux risques émerger, par exemple celui du retour du protectionnisme contre le développement des échanges, ou des intégrismes contre l'équivalence des idéologies ?
Je ne suis pas prophète, mais il est probable que la sortie de crise se traduira par un redoublement de la compétition entre des pays qui auront renforcé leur cohérence dans l'épreuve. Si l'Amérique a perdu sa position hégémonique absolue ces dernières années, il ne faut pas sous-estimer sa capacité à rebondir en se mobilisant sur un grand projet national. Historiquement, les crises ont toujours été pour l'Amérique un moment propice pour retrouver la foi, et prendre son destin en main par des décisions clé. Les nouveaux venus comme la Chine ne lâcheront pas aisément la corde. L'avantage compétitif déterminant sera, demain, de nature politique: les plus inventifs gagneront parce qu'ils auront su mobiliser les énergies autour d'un projet identificateur. Cela pose un grave problème à l'Europe qui n'a pas l'armature institutionnelle d'une telle politique et qui en a en grande partie amputé la capacité chez ses pays membres. Elle risque de se retrouver dans le peloton de queue. C'est le moment où jamais de régénerer le modèle. Si les pays européens ne partent pas avec un projet coopératif pour le monde du type de celui qu'ils ont su bâtir entre eux, et s'ils ne savent pas le vendre cette crise sera un cataclysme pour eux.
Qu'est ce qui peut faire basculer " le monde d'après" d'un côté ou de l'autre ?
Les destins se forgent toujours en fonction de deux pôles : d'un côté, l'héritage, ce que l'on est par l'histoire et qui détermine notre identité. De l'autre, la capacité de se donner un but plausible, susceptible de créer une mobilisation collective. C'est bien ce que tente de faire Barack Obama en Amérique.
Alors que les responsables de la crise sont tous issus des meilleures écoles, comment évoluera le rapport aux élites ?
Le rejet des élites et de la connaissance est un risque réel. Il pousse dans le mauvais sens : puisque leurs belles théories nous ont mené dans le mur, à quoi bon réfléchir ! Or c'est précisément de meilleures théories et d'idées plus justes que nous avons urgemment besoin. Mais, nécessité faisant loi, je penche pour un raisonnable optimisme: l'histoire montre que l'espèce humaine ne se résigne jamais tout à fait à subir son sort sans le comprendre. Elle s'adapte sans cesse et réinvente le monde.
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Bien entendu. Les familles ont un rapport très ambigu avec l'institution éducative. Il existe à la fois une demande énorme à son égard et, en même temps, on lui adresse des reproches. Comme s'il y avait un contentieux larvé et permanent avec cette institution éducative à laquelle on demande de faire autre chose que ce qu’on fait soi-même et à laquelle on reproche sans arrêt de ne pas faire ce que l'on fait. Or, l'école est une institution dont la règle fondamentale est d'appliquer les mêmes principes à tous les enfants. Les parents, eux, reprochent à l'école de ne pas prendre en compte la singularité et l'individualité des enfants, durant toute la scolarité et jusqu'à l'université. Sous cette pression, l'institution scolaire a beaucoup changé et pas forcément dans le bon sens. Ainsi, dès le primaire, certaines écoles adoptent un style familial qui nuit grandement à la performance scolaire. C'est comme à la maison ! C'est très sympa, les enfants sont contents d'être là, il n'y a pas trop d'autorité, mais finalement ils n'apprennent pas grand-chose. Ils peuvent par ailleurs être très éveillés, très curieux, mais à l'entrée au collège c'est la catastrophe ! Car certains enfants arrivent en sixième sans avoir jamais fait un problème ou une rédaction. Ils ne savent donc ni rédiger ni calculer !
Mais l’économie ne dicte-t-elle pas ses propres lois ?
Politique, journalisme, enseignement
L’exemple du champ politique est particulièrement illustratif. Il n'est pas utile de s’étendre longuement aujourd'hui sur la désaffection qui frappe les partis et les syndicats, désaffection dont on sait qu'elle est plus prononcée en France que partout ailleurs en Europe. Mais c'est loin de n'être qu'un problème de nombre d’adhérents. C’est beaucoup plus profondément un problème de confiance dans la capacité de ces organisations à représenter les intérêts et les convictions des citoyens, à mettre en forme les composantes de la collectivité pour rendre plus efficace la négociation sociale ou pour rendre plus lisibles les choix politiques.
Pourquoi des médiateurs ?
J'en arrive à notre domaine du livre. À première vue, on pourrait le croire largement épargné par le phénomène. Éditeurs, libraires, critiques, bibliothécaires ne paraissent pas aussi directement contestés dans leur rôle ou dans leur fonction. La seule exception est constituée peut-être par la critique, mais cela parce qu'elle est prise dans la malédiction générale qui pèse sur les médias. Pour le reste, éditeurs, libraires ou bibliothécaires ne se présentent pas spontanément comme des intermédiaires obligatoires, tant le domaine de la lecture est celui de la liberté de choix au milieu d'une offre surabondante. Rien ne les désigne comme des cibles de première ligne. Et pourtant, de manière sourde, de manière insensible, les professions de la chaîne du livre sont peut-être les plus profondément concernées par cette crise de la médiation. Parce que la technique met à I'ordre du jour I'horizon utopique de leur disparition. Grâce à l'Internet, il n'est virtuellement plus besoin d'éditeurs, de critiques, de libraires, de bibliothécaires. La contestation, ici, ne procède pas de I'idéologie; elle résulte de I'offre technologique et c'est tout juste si elle a besoin d'un discours d'accompagnement. Elle s'impose avec la simplicité d'un univers inédit de pratiques.
Dans ce nouvel espace public, tout livre (ou texte) écrit a vocation à être rendu accessible à tous sans intermédiaire, et cela, gratuitement, hors de tout échange marchand et de toute structure commerciale. Ses lecteurs, il les trouvera grâce aux relais construits par I'intelligence collective des critiques naturels que sont les innombrables usagers de la toile, chacun faisant bénéficier les autres de son expertise. Toutes les compétences ne sont-elles pas réunies sur le réseau, de telle sorte que le vieux rêve du « collège invisible » des bons esprits paraît enfin sur le point de se réaliser ? Sans doute subsiste-t-il quelques problèmes de conservation et de patrimoine. Mais il n'y a guère plus à demander aux bibliothécaires que de faire bénéficier la mémorisation du capital textuel accumulé par les siècles d'une maintenance impeccable. Ils auront la noble tâche d'être les gardiens des palais informatiques de la mémoire et les vigiles de leur accessibilité, sans plus avoir à se mêler de la relation du lecteur au livre.
Utopie, disais-je. Et je souligne le mot. Mais utopie dont on voit bien la pression qu'elle exerce d'ores et déjà à tous les échelons de la chaîne du livre. En regard du modèle concurrent proposé par la technique, le vieux modèle accuse son âge et le caractère discutable de ses présupposés. Qui t’a fait éditeur ? Qui te met en position de choisir ce qui dans la production te paraît digne d'être porté à la connaissance du public et valorisé ? Qui t’a fait critique ? Qui t’autorise, toi, plutôt qu'un autre, à formuler un avis qui pèsera dans la carrière d'un livre ? Au nom de quoi es-tu justifié à vendre ceci plutôt que cela, à mettre en avant tels ouvrages et pas tels autres ? Il faut bien se rendre compte que toute librairie apparaît à la fois comme insuffisante dans son offre et trop peu neutre dans ses choix, au regard de la librairie universelle que chaque client a dans I'esprit, de par la technique, quand il franchit aujourd'hui les portes de n'importe quelle boutique du livre. Il en va de même des bibliothèques, qui font inévitablement figure partielle et partiale par rapport à I'accessibilité directe et sans limites devenue l'horizon familier de l'internaute. Si question il y a, la réponse est forcément sur la toile, et les moteurs de recherche seront plus efficaces que n'importe quel pauvre spécialiste en « ressources documentaires », pour parler le regrettable charabia de la profession.
Le cas du livre est doublement intéressant. D'abord parce qu'il met en lumière plus nettement que tout autre ce qui est au principe de la crise générale des médiations; ensuite, parce qu'il fait apparaître non moins fortement les limites de cette crise et l'irréductible nécessité des médiations.
Internet, en ce sens, c'est le média absolu, la médiation qui abolit toutes les autres médiations, ou plus exactement qui les rend inutiles. En même temps, d'autre part, l'illimitation même des possibilités qui s'ouvrent de la sorte à l'agent cognitif, mis en prise directe sur l'ensemble des productions du passé et la totalité des producteurs vivants, fait apparaître ce qu'il y a d'intenable dans cette disparition des médiations. Le même individu, auquel tout est rendu possible en matière de commerce de l'écriture et de la pensée, est aussitôt débordé par cette offre qui l'écrase et dans le dédale de laquelle il est perdu. Que lire ? Mais aussi : comment se faire lire ? Par où commencer ? Où chercher ? Comment s'y retrouver ? La dissolution virtuelle de toutes les médiations en fait ressurgir I'impérieuse nécessité.
C'est pourquoi, si dans le principe, la chaîne du livre est la plus radicalement secouée, dans les faits, elle est plutôt moins contestée que les autres. Parce qu'elle est le domaine où le besoin de la médiation se fait sentir avec le plus d'évidence. On est bien content de pouvoir compter sur des éditeurs pour vous épargner d'avoir à faire le tri au milieu de tout ce qui s'écrit, dont on oublie trop souvent que c'est leur tâche ingrate, et cela même si on les soupçonne de ne pas toujours faire preuve d'un flair infaillible. On est bien content de recourir à des critiques, même si c'est en pestant contre leur arbitraire, lorsqu'il s'agit de se dépêtrer au milieu d'une offre surabondante. Et on est bien content de pouvoir trouver des libraires et des bibliothécaires pour vous aider à vous orienter face à une multiplication immaîtrisable des propositions et des sources. Plus il y a de choses disponibles, nous allons de moins en moins pouvoir I'ignorer, plus leur usage est difficile. Au-delà de notre modeste domaine, du reste, c'est tout le problème d'avenir de nos systèmes de formation.
La chaîne du livre, dans ce contexte en plein bouleversement, a deux atouts pour elle : la force intrinsèque de l'objet livre dont on ne dira jamais assez la merveille qu'il représente en tant qu'outil cognitif, et la clarté de sa fonction médiatrice à tous les niveaux. À ses acteurs de repenser celle-ci pour la réaffirmer sur la base d'une conscience plus claire des enjeux de leur rôle.
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Lire l'entretien avec Marcel Gauchet en format pdf
Le Temps, 3 juillet 2009
Marcel Gauchet : Elle s’inscrit dans un processus. Au départ, Sarkozy se présente comme le «banaliseur» en chef. Son idée, c’est d’aligner la France sur le modèle libéral standard et sur les préconisations de l’OCDE. C’est ce qu’il appelle la «rupture». Mais la campagne présidentielle lui a ouvert les yeux. Il a découvert le problème sous l’effet de la concurrence de Dominique de Villepin qui se réclamait, lui, de la filiation gaullienne. Il va alors chercher un préposé au modèle français, si j’ose dire. Ce sera son speechwriter, Henri Guaino. Son discours de campagne mêlera la rupture libérale et l’identité nationale, le Mont-Saint-Michel, Jeanne d’Arc, le plateau des Glières, tout un méli-mélo. Son coup de génie a été de saisir instinctivement l’écho de ce discours.
Une fois élu, il a pensé conduire la fameuse rupture à l’abri de ce paravent idéologique. Mais au bout de deux ans, le dispositif a montré ses limites. Les priorités se sont renversées. La «rupture» a disparu de l’agenda. Désormais, l’axe officiel est de sauver le modèle français, grâce à la réforme. Il ne s’agit plus de briser avec mais de le renforcer. C’est un parcours intéressant. La rupture sarkozyenne s’est enlisée dans une résistance d’ailleurs plus passive qu’active, car aucun mouvement social n’a eu beaucoup de succès. Sarkozy s’est «franchouillardisé».
Ce qui l’a sauvé, finalement, ce sont trois choses. D’abord sa présidence européenne, qui lui a conféré une sorte de leadership médiatique international, puis son mariage, qui a été une excellente idée en termes de communication. Mais surtout, et très paradoxalement, il a été sauvé par la crise. Elle lui donne l’occasion de déployer ses qualités personnelles, son esprit de décision, son pragmatisme, son absence complète de préjugés et une capacité indéniable à secouer les inerties bureaucratiques, où qu’elles soient. Ce sont les qualités qu’à peu près tout le monde lui reconnaît.
On a souvent du mal, à l’étranger, à comprendre ce qu’est le «modèle français». Comment le définir ?
L’expression est un abus de langage. Elle évoque une cohérence qui n’existe pas, mais elle recouvre des réalités, un ensemble de traits de culture qui se sont petit à petit agrégés. Le vrai mot qu’il y a derrière, c’est «République». Il représente une synthèse des héritages français, royaliste et étatiste, aristocratique et élitaire, clérical et intellectuel, une synthèse qui correspond à une mentalité très particulière, à base de foi dans les idées, et de croyance dans la capacité de la politique à transcrire ces idées dans la réalité. Elle se traduit dans une version de la démocratie très troublante pour un Britannique, un Allemand ou un Suisse.
Ce qui est décisif, à mon sens, c’est la façon dont la Révolution a investi l’Ancien Régime. Cela peut se résumer en disant: «Les Français veulent un roi qu’ils veulent guillotiner.» Ils ont une image monarchique du pouvoir, mais ils sont prêts à l’insurrection. La décapitation n’est jamais très loin du sacre.
En France, c’est connu, les gens attendent beaucoup de l’Etat, mais cette demande va bien au-delà des prestations de l’Etat providence auxquelles on la réduit trop facilement. Ils espèrent une doctrine, une direction, une vision d’avenir avec des objectifs ambitieux. D’une certaine manière, c’est ce que Sarkozy est en train d’essayer de construire, à retardement. Son projet initial de faire ce qui se faisait partout ailleurs n’était pas un projet pour la France. Il a été élu sur un malentendu, de ce point de vue. Faire comme les autres en Europe, faire comme les Pays-Bas, ou comme la Suisse, les Français ne se le formulent pas, mais au fond c’est bien ce qu’ils sentent: vous n’y pensez pas! Le seul pays avec lequel ils acceptent volontiers de se comparer, ce sont les Etats-Unis. Ils veulent faire la course en tête, montrer l’exemple. Sarkozy est obligé d’y venir à son tour.
Comment expliquer ce dédain français pour les petits pays ?
Le mot de dédain n’est pas le bon et le phénomène n’est pas propre à la France. En fait, l’Europe se divise en deux catégories. D’un côté, les ex-grandes puissances, de l’autre les petits pays. Il y a les puissances déchues, l’Italie, l’Espagne, pour qui l’Europe est une chance de se refaire, l’Allemagne, pour qui elle est le moyen de se laver de son passé. Et puis il y a les puissances nostalgiques de leur grandeur passée, la France, la Grande-Bretagne, qui disent oui à l’Europe, à condition qu’elle les serve dans leur projet de puissance. Les Français ont été les plus europhiles tant qu’ils avaient l’impression que l’Europe serait la France en grand. Aujourd’hui, ils ont compris que ce ne serait pas le cas et ça ne les intéresse plus. Pour les petits pays, en revanche, l’Europe est le moyen de ne plus subir, elle est l’instrument d’une neutralisation de la puissance. Or ils donnent le ton aujourd’hui. Ce sont eux – la Finlande, les Pays-Bas, la Suède, etc. – qui ont trouvé les recettes qui font florès. Regardez le Danemark et sa flexicurité !
Ce clivage a-t-il quelque chose à voir avec le désenchantement qui se manifeste vis-à-vis de l’Europe ?
Evidemment. Mais ce scepticisme a des racines encore plus profondes. Jusqu’à une date récente, le milieu des années 1970 environ, l’Europe reste le continent qui a des idées pour tout le monde. Puis il y a une sorte d’ébranlement géologique, de remuement des profondeurs qui nous fait entrer dans la période actuelle, avec la crise du modèle d’économie mixte. Sur le plan intellectuel et moral, le débat public continuait de s’inscrire dans la grande problématique ouverte par la Révolution française: l’émancipation du genre humain comme aboutissement de l’histoire universelle. C’était l’axe d’interprétation de la vie sociale tout entière, y compris dans l’art. Or ce socle s’est littéralement désagrégé en très peu d’années. La génération de 68 a été la dernière à vivre dans cette perspective.
Aujourd’hui, le socialisme démocratique est rattrapé à son tour par cette lame de fond. Les dernières élections européennes l’ont vérifié à l’échelle du continent: le socialisme comme projet collectif de construction d’une société différente ne veut plus dire grand-chose. Parallèlement, la droite ne s’est pas moins transformée. Les doctrines traditionalistes et conservatrices sont à peu près mortes. L’exaltation de la paysannerie, des communautés naturelles, de l’autorité patriarcale, ne parle plus à personne. Le pan-capitalisme a complètement pris le dessus dans les têtes de droite. Cela signifie qu’il n’y a plus de débat politique fondamental entre révolutionnaires et réactionnaires. C’est dans ce contexte que le modèle américain s’est imposé comme le seul horizon de référence.
Vous êtes très dur dans votre critique de l’effondrement intellectuel, de cette «torpeur sans précédent» qui s’est selon vous emparée de l’Europe…
C’est la réalité qui est dure, pas moi ! Je ne critique rien, je me borne à constater. Tout ce qui a formé la conscience européenne depuis deux siècles s’est écroulé sans laisser de trace. Ce continent qui a tellement investi dans la pensée, dans la culture, dans l’art, a perdu cette force métaphysique. Les Etats-Unis restent portés par l’esprit de religion, pas les Européens. Ils sont sous le coup d’un aplatissement matérialiste de l’existence qui n’est pas particulièrement exaltant. Le sentiment qui domine, du reste, c’est la déprime collective. Les Européens sont pour ainsi dire sortis de leur histoire, et la France tout particulièrement. Elle avait l’ambition, comme disait Michelet, de jouer «l’éclaireur du genre humain». Ce langage fait rire aujourd’hui. On n’ose pas trop employer le terme de «décadence», parce qu’il fait très ringard, mais c’est à quelque chose de ce genre que les gens pensent. Le spectre qui hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est la décadence.
Y a-t-il un moyen d’en sortir?
Oui, parce qu’il s’agit d’une crise, et non d’une décadence. Sauf qu’il y faudrait une réinvention complète et une mobilisation intense des énergies, qui ne sont pas au programme. Les circonstances ne nous poussent pas, l’épée dans les reins, à sortir d’une situation qui est vécue comme spirituellement déplorable, mais matériellement confortable. Nos ancêtres vivaient dans le combat, le sentiment d’urgence, le dos au mur. Souvenez-vous: «Debout les damnés de la terre». Cette rhétorique parlait, elle n’a plus de sens. Aujourd’hui, grâce justement aux progrès accomplis, les gens peuvent se permettre de se dire, à propos de la crise, «c’est un mauvais moment à passer, on verra après les vacances»… C’est pour cela que cette situation peut durer. Mais j’en doute, parce que je crois à l’Histoire. Dix siècles d’une inventivité extraordinaire ne s’effacent pas en quelques années. L’Europe a d’énormes atouts. Elle est le continent le plus ouvert sur le monde, le moins ethnocentrique, le mieux adapté, en fait, aux conditions de la mondialisation. Les conditions d’un rebond existent. Il ne manque que la volonté de s’en saisir.