Les métiers du livre dans la crise des médiations

Les Cahiers de la librairie, n°7, janvier 2009

J’adopterai un angle de vue inhabituel pour parler des problèmes auxquels les métiers du livre sont confrontés : je les replacerai dans un éclairage général. Chaque corporation a coutume de plaider la spécificité de sa cause, le caractère original de ses difficultés. J'adopterai la démarche inverse. En la circonstance, il me semble que départiculariser le sujet le rend mieux intelligible. À côté des questions propres qui se posent à la chaîne du livre, et que je ne songe pas à méconnaître, quelques-unes des questions les plus pressantes qui la travaillent sont en fait des questions communes. Elles sont à l'œuvre dans tous les domaines de la vie sociale, sous des formes chaque fois singulières, sans doute, mais dont la diversité ne doit pas empêcher de reconnaître l’unité de source. Elles se ramènent à une même crise des médiations. Crise générale, qui concerne I'ensemble des structures, des institutions, des organisations qui remplissent une fonction d'intermédiaire entre la demande individuelle et I'offre collective au sein de I'espace public.

Politique, journalisme, enseignement

L’exemple du champ politique est particulièrement illustratif. Il n'est pas utile de s’étendre longuement aujourd'hui sur la désaffection qui frappe les partis et les syndicats, désaffection dont on sait qu'elle est plus prononcée en France que partout ailleurs en Europe. Mais c'est loin de n'être qu'un problème de nombre d’adhérents. C’est beaucoup plus profondément un problème de confiance dans la capacité de ces organisations à représenter les intérêts et les convictions des citoyens, à mettre en forme les composantes de la collectivité pour rendre plus efficace la négociation sociale ou pour rendre plus lisibles les choix politiques.

Il faut dire un mot à ce propos de la fortune des associations, souvent présentées comme une alternative ou un remède aux difficultés des organisations trop grandes, trop générales, trop éloignées de leurs adhérents. Cette floraison de groupements volontaires plus circonscrits et supposément plus conviviaux est en fait le symptôme même de cette crise de la représentation et de la médiation. À chaque cause, à chaque problème son association spécifique. Soit. Mais comment met-on ensemble toutes ces causes ? Comment hiérarchise-t-on ces problèmes ? C'est justement cette fonction-là, fonction que remplissaient tant bien que mal les syndicats et les partis, qui est en crise. Elle est récusée, chaque particularité se voulant irréductible et innégociable au regard des priorités collectives. Le ferment de I'association, c'est le refus de la médiation. Poussée jusqu'au bout, la logique du mouvement donne pour maxime : à chaque individu son association, laquelle cesse de ce fait même d'en être une.

Mais, en relation avec la politique, il est tout aussi patent que la crise de confiance concerne les médias d'information. Là encore, il n'est pas nécessaire de s'étendre sur cette crise de crédibilité qui touche la fonction de journaliste. Elle est bien connue. Elle affecte principalement la presse écrite, dans une moindre mesure la radio ou la télévision. Le point est digne de remarque : c'est le plus contrôlable, de par la nature du support, qui suscite le plus la défiance. J'ajoute également, parce que cela regarde directement notre sujet, que cette crise est en train de trouver un débouché opératoire grâce à I'Internet avec la multiplication des blogs et la substitution virtuelle des citoyens aux journalistes. La maxime ici est : tous journalistes. Aux témoins directs de livrer leurs informations exclusives et à chacun d'exposer son analyse ou ses commentaires.

Dans un autre domaine où le diagnostic est beaucoup moins évident, c'est également, en fait, comme une crise de la médiation qu'il faut analyser pour une grande part l'ébranlement de nos systèmes d'éducation. Ce qui est mis en question en profondeur; c'est la légitimité des institutions d'enseignement à définir ce qui doit être appris par les élèves. Ce que résume I'objection quotidiennement entendue par les enseignants: « À quoi ça sert ? » Nos institutions éducatives sont en butte à un doute permanent sur l'utilité des savoirs proposés dont le sous-entendu est qu'elles en sont très mauvais juges. Ce scepticisme vise, aussi bien, leur capacité à proposer des méthodes et des parcours valables pour tous, par rapport à la spécificité irréductible des intérêts et des cheminements individuels. Seuls ces derniers, ne cesse-t-on de nous expliquer, peuvent fonder une démarche de « construction des savoirs » véritablement efficace, parce que personnelle. Pareil processus peut tout au plus être aidé; il ne saurait être conçu et dirigé par un tiers.

Pourquoi des médiateurs ?

J'en arrive à notre domaine du livre. À première vue, on pourrait le croire largement épargné par le phénomène. Éditeurs, libraires, critiques, bibliothécaires ne paraissent pas aussi directement contestés dans leur rôle ou dans leur fonction. La seule exception est constituée peut-être par la critique, mais cela parce qu'elle est prise dans la malédiction générale qui pèse sur les médias. Pour le reste, éditeurs, libraires ou bibliothécaires ne se présentent pas spontanément comme des intermédiaires obligatoires, tant le domaine de la lecture est celui de la liberté de choix au milieu d'une offre surabondante. Rien ne les désigne comme des cibles de première ligne. Et pourtant, de manière sourde, de manière insensible, les professions de la chaîne du livre sont peut-être les plus profondément concernées par cette crise de la médiation. Parce que la technique met à I'ordre du jour I'horizon utopique de leur disparition. Grâce à l'Internet, il n'est virtuellement plus besoin d'éditeurs, de critiques, de libraires, de bibliothécaires. La contestation, ici, ne procède pas de I'idéologie; elle résulte de I'offre technologique et c'est tout juste si elle a besoin d'un discours d'accompagnement. Elle s'impose avec la simplicité d'un univers inédit de pratiques.

Dans ce nouvel espace public, tout livre (ou texte) écrit a vocation à être rendu accessible à tous sans intermédiaire, et cela, gratuitement, hors de tout échange marchand et de toute structure commerciale. Ses lecteurs, il les trouvera grâce aux relais construits par I'intelligence collective des critiques naturels que sont les innombrables usagers de la toile, chacun faisant bénéficier les autres de son expertise. Toutes les compétences ne sont-elles pas réunies sur le réseau, de telle sorte que le vieux rêve du « collège invisible » des bons esprits paraît enfin sur le point de se réaliser ? Sans doute subsiste-t-il quelques problèmes de conservation et de patrimoine. Mais il n'y a guère plus à demander aux bibliothécaires que de faire bénéficier la mémorisation du capital textuel accumulé par les siècles d'une maintenance impeccable. Ils auront la noble tâche d'être les gardiens des palais informatiques de la mémoire et les vigiles de leur accessibilité, sans plus avoir à se mêler de la relation du lecteur au livre.

Utopie, disais-je. Et je souligne le mot. Mais utopie dont on voit bien la pression qu'elle exerce d'ores et déjà à tous les échelons de la chaîne du livre. En regard du modèle concurrent proposé par la technique, le vieux modèle accuse son âge et le caractère discutable de ses présupposés. Qui t’a fait éditeur ? Qui te met en position de choisir ce qui dans la production te paraît digne d'être porté à la connaissance du public et valorisé ? Qui t’a fait critique ? Qui t’autorise, toi, plutôt qu'un autre, à formuler un avis qui pèsera dans la carrière d'un livre ? Au nom de quoi es-tu justifié à vendre ceci plutôt que cela, à mettre en avant tels ouvrages et pas tels autres ? Il faut bien se rendre compte que toute librairie apparaît à la fois comme insuffisante dans son offre et trop peu neutre dans ses choix, au regard de la librairie universelle que chaque client a dans I'esprit, de par la technique, quand il franchit aujourd'hui les portes de n'importe quelle boutique du livre. Il en va de même des bibliothèques, qui font inévitablement figure partielle et partiale par rapport à I'accessibilité directe et sans limites devenue l'horizon familier de l'internaute. Si question il y a, la réponse est forcément sur la toile, et les moteurs de recherche seront plus efficaces que n'importe quel pauvre spécialiste en « ressources documentaires », pour parler le regrettable charabia de la profession.

Le cas du livre est doublement intéressant. D'abord parce qu'il met en lumière plus nettement que tout autre ce qui est au principe de la crise générale des médiations; ensuite, parce qu'il fait apparaître non moins fortement les limites de cette crise et l'irréductible nécessité des médiations.

Ce qui est au principe de cette crise, fondamentalement, c'est le processus d'individualisation qui travaille nos sociétés et qui dans l'extension inédite qu'il a prise depuis trois décennies remet aujourd'hui en question l'ensemble des rapports sociaux et des structures collectives. Immense sujet que je ne peux faire plus ici que signaler. Il est suffisamment repéré, désormais, pour que chacun ait au moins la mesure des dimensions du phénomène. Son impact peut se résumer familièrement dans une question dont chaque jour qui passe nous montre l'actualité: et moi dans tout ça ? C'est ce ressort omniprésent qui est à l'œuvre aux différents niveaux que j'ai évoqués. Si la chaîne du livre est dans le principe plus concernée que tout autre secteur, c’est parce que le principe d'individualisation a trouvé dans ce domaine, grâce à la technique, une concrétisation particulièrement puissante, sous les traits de l'internaute. Celui-ci constitue ni plus ni moins la figure la plus avancée de l'individu pur dans notre monde, de l'individu sans appartenance et hors médiation, doté d'un accès universel à toutes les sources d'information et de la capacité opératoire de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles, sans intermédiaire.

Internet, en ce sens, c'est le média absolu, la médiation qui abolit toutes les autres médiations, ou plus exactement qui les rend inutiles. En même temps, d'autre part, l'illimitation même des possibilités qui s'ouvrent de la sorte à l'agent cognitif, mis en prise directe sur l'ensemble des productions du passé et la totalité des producteurs vivants, fait apparaître ce qu'il y a d'intenable dans cette disparition des médiations. Le même individu, auquel tout est rendu possible en matière de commerce de l'écriture et de la pensée, est aussitôt débordé par cette offre qui l'écrase et dans le dédale de laquelle il est perdu. Que lire ? Mais aussi : comment se faire lire ? Par où commencer ? Où chercher ? Comment s'y retrouver ? La dissolution virtuelle de toutes les médiations en fait ressurgir I'impérieuse nécessité.

C'est pourquoi, si dans le principe, la chaîne du livre est la plus radicalement secouée, dans les faits, elle est plutôt moins contestée que les autres. Parce qu'elle est le domaine où le besoin de la médiation se fait sentir avec le plus d'évidence. On est bien content de pouvoir compter sur des éditeurs pour vous épargner d'avoir à faire le tri au milieu de tout ce qui s'écrit, dont on oublie trop souvent que c'est leur tâche ingrate, et cela même si on les soupçonne de ne pas toujours faire preuve d'un flair infaillible. On est bien content de recourir à des critiques, même si c'est en pestant contre leur arbitraire, lorsqu'il s'agit de se dépêtrer au milieu d'une offre surabondante. Et on est bien content de pouvoir trouver des libraires et des bibliothécaires pour vous aider à vous orienter face à une multiplication immaîtrisable des propositions et des sources. Plus il y a de choses disponibles, nous allons de moins en moins pouvoir I'ignorer, plus leur usage est difficile. Au-delà de notre modeste domaine, du reste, c'est tout le problème d'avenir de nos systèmes de formation.

La chaîne du livre, dans ce contexte en plein bouleversement, a deux atouts pour elle : la force intrinsèque de l'objet livre dont on ne dira jamais assez la merveille qu'il représente en tant qu'outil cognitif, et la clarté de sa fonction médiatrice à tous les niveaux. À ses acteurs de repenser celle-ci pour la réaffirmer sur la base d'une conscience plus claire des enjeux de leur rôle.

Le spectre qui hante l’Europe, c’est la décadence

Le Temps, 3 juillet 2009

Le philosophe et historien Marcel Gauchet est un des grands intellectuels français de notre époque. Il raconte la conversion de Nicolas Sarkozy au «modèle français» et analyse la «torpeur sans précédent» qui a saisi l’Europe.

Le Temps : Nicolas Sarkozy a été élu, en partie, sur sa dénonciation virulente du «modèle français». Aujourd’hui, il ne parle plus que de le «sauver». Comment comprendre sa volte-face ?

Marcel Gauchet : Elle s’inscrit dans un processus. Au départ, Sarkozy se présente comme le «banaliseur» en chef. Son idée, c’est d’aligner la France sur le modèle libéral standard et sur les préconisations de l’OCDE. C’est ce qu’il appelle la «rupture». Mais la campagne présidentielle lui a ouvert les yeux. Il a découvert le problème sous l’effet de la concurrence de Dominique de Villepin qui se réclamait, lui, de la filiation gaullienne. Il va alors chercher un préposé au modèle français, si j’ose dire. Ce sera son speechwriter, Henri Guaino. Son discours de campagne mêlera la rupture libérale et l’identité nationale, le Mont-Saint-Michel, Jeanne d’Arc, le plateau des Glières, tout un méli-mélo. Son coup de génie a été de saisir instinctivement l’écho de ce discours.

Une fois élu, il a pensé conduire la fameuse rupture à l’abri de ce paravent idéologique. Mais au bout de deux ans, le dispositif a montré ses limites. Les priorités se sont renversées. La «rupture» a disparu de l’agenda. Désormais, l’axe officiel est de sauver le modèle français, grâce à la réforme. Il ne s’agit plus de briser avec mais de le renforcer. C’est un parcours intéressant. La rupture sarkozyenne s’est enlisée dans une résistance d’ailleurs plus passive qu’active, car aucun mouvement social n’a eu beaucoup de succès. Sarkozy s’est «franchouillardisé».

Ce qui l’a sauvé, finalement, ce sont trois choses. D’abord sa présidence européenne, qui lui a conféré une sorte de leadership médiatique international, puis son mariage, qui a été une excellente idée en termes de communication. Mais surtout, et très paradoxalement, il a été sauvé par la crise. Elle lui donne l’occasion de déployer ses qualités personnelles, son esprit de décision, son pragmatisme, son absence complète de préjugés et une capacité indéniable à secouer les inerties bureaucratiques, où qu’elles soient. Ce sont les qualités qu’à peu près tout le monde lui reconnaît.

On a souvent du mal, à l’étranger, à comprendre ce qu’est le «modèle français». Comment le définir ?

L’expression est un abus de langage. Elle évoque une cohérence qui n’existe pas, mais elle recouvre des réalités, un ensemble de traits de culture qui se sont petit à petit agrégés. Le vrai mot qu’il y a derrière, c’est «République». Il représente une synthèse des héritages français, royaliste et étatiste, aristocratique et élitaire, clérical et intellectuel, une synthèse qui correspond à une mentalité très particulière, à base de foi dans les idées, et de croyance dans la capacité de la politique à transcrire ces idées dans la réalité. Elle se traduit dans une version de la démocratie très troublante pour un Britannique, un Allemand ou un Suisse.

Ce qui est décisif, à mon sens, c’est la façon dont la Révolution a investi l’Ancien Régime. Cela peut se résumer en disant: «Les Français veulent un roi qu’ils veulent guillotiner.» Ils ont une image monarchique du pouvoir, mais ils sont prêts à l’insurrection. La décapitation n’est jamais très loin du sacre.

En France, c’est connu, les gens attendent beaucoup de l’Etat, mais cette demande va bien au-delà des prestations de l’Etat providence auxquelles on la réduit trop facilement. Ils espèrent une doctrine, une direction, une vision d’avenir avec des objectifs ambitieux. D’une certaine manière, c’est ce que Sarkozy est en train d’essayer de construire, à retardement. Son projet initial de faire ce qui se faisait partout ailleurs n’était pas un projet pour la France. Il a été élu sur un malentendu, de ce point de vue. Faire comme les autres en Europe, faire comme les Pays-Bas, ou comme la Suisse, les Français ne se le formulent pas, mais au fond c’est bien ce qu’ils sentent: vous n’y pensez pas! Le seul pays avec lequel ils acceptent volontiers de se comparer, ce sont les Etats-Unis. Ils veulent faire la course en tête, montrer l’exemple. Sarkozy est obligé d’y venir à son tour.

Comment expliquer ce dédain français pour les petits pays ?

Le mot de dédain n’est pas le bon et le phénomène n’est pas propre à la France. En fait, l’Europe se divise en deux catégories. D’un côté, les ex-grandes puissances, de l’autre les petits pays. Il y a les puissances déchues, l’Italie, l’Espagne, pour qui l’Europe est une chance de se refaire, l’Allemagne, pour qui elle est le moyen de se laver de son passé. Et puis il y a les puissances nostalgiques de leur grandeur passée, la France, la Grande-Bretagne, qui disent oui à l’Europe, à condition qu’elle les serve dans leur projet de puissance. Les Français ont été les plus europhiles tant qu’ils avaient l’impression que l’Europe serait la France en grand. Aujourd’hui, ils ont compris que ce ne serait pas le cas et ça ne les intéresse plus. Pour les petits pays, en revanche, l’Europe est le moyen de ne plus subir, elle est l’instrument d’une neutralisation de la puissance. Or ils donnent le ton aujourd’hui. Ce sont eux – la Finlande, les Pays-Bas, la Suède, etc. – qui ont trouvé les recettes qui font florès. Regardez le Danemark et sa flexicurité !

Ce clivage a-t-il quelque chose à voir avec le désenchantement qui se manifeste vis-à-vis de l’Europe ?

Evidemment. Mais ce scepticisme a des racines encore plus profondes. Jusqu’à une date récente, le milieu des années 1970 environ, l’Europe reste le continent qui a des idées pour tout le monde. Puis il y a une sorte d’ébranlement géologique, de remuement des profondeurs qui nous fait entrer dans la période actuelle, avec la crise du modèle d’économie mixte. Sur le plan intellectuel et moral, le débat public continuait de s’inscrire dans la grande problématique ouverte par la Révolution française: l’émancipation du genre humain comme aboutissement de l’histoire universelle. C’était l’axe d’interprétation de la vie sociale tout entière, y compris dans l’art. Or ce socle s’est littéralement désagrégé en très peu d’années. La génération de 68 a été la dernière à vivre dans cette perspective.

Aujourd’hui, le socialisme démocratique est rattrapé à son tour par cette lame de fond. Les dernières élections européennes l’ont vérifié à l’échelle du continent: le socialisme comme projet collectif de construction d’une société différente ne veut plus dire grand-chose. Parallèlement, la droite ne s’est pas moins transformée. Les doctrines traditionalistes et conservatrices sont à peu près mortes. L’exaltation de la paysannerie, des communautés naturelles, de l’autorité patriarcale, ne parle plus à personne. Le pan-capitalisme a complètement pris le dessus dans les têtes de droite. Cela signifie qu’il n’y a plus de débat politique fondamental entre révolutionnaires et réactionnaires. C’est dans ce contexte que le modèle américain s’est imposé comme le seul horizon de référence.

Vous êtes très dur dans votre critique de l’effondrement intellectuel, de cette «torpeur sans précédent» qui s’est selon vous emparée de l’Europe…

C’est la réalité qui est dure, pas moi ! Je ne critique rien, je me borne à constater. Tout ce qui a formé la conscience européenne depuis deux siècles s’est écroulé sans laisser de trace. Ce continent qui a tellement investi dans la pensée, dans la culture, dans l’art, a perdu cette force métaphysique. Les Etats-Unis restent portés par l’esprit de religion, pas les Européens. Ils sont sous le coup d’un aplatissement matérialiste de l’existence qui n’est pas particulièrement exaltant. Le sentiment qui domine, du reste, c’est la déprime collective. Les Européens sont pour ainsi dire sortis de leur histoire, et la France tout particulièrement. Elle avait l’ambition, comme disait Michelet, de jouer «l’éclaireur du genre humain». Ce langage fait rire aujourd’hui. On n’ose pas trop employer le terme de «décadence», parce qu’il fait très ringard, mais c’est à quelque chose de ce genre que les gens pensent. Le spectre qui hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est la décadence.

Y a-t-il un moyen d’en sortir?

Oui, parce qu’il s’agit d’une crise, et non d’une décadence. Sauf qu’il y faudrait une réinvention complète et une mobilisation intense des énergies, qui ne sont pas au programme. Les circonstances ne nous poussent pas, l’épée dans les reins, à sortir d’une situation qui est vécue comme spirituellement déplorable, mais matériellement confortable. Nos ancêtres vivaient dans le combat, le sentiment d’urgence, le dos au mur. Souvenez-vous: «Debout les damnés de la terre». Cette rhétorique parlait, elle n’a plus de sens. Aujourd’hui, grâce justement aux progrès accomplis, les gens peuvent se permettre de se dire, à propos de la crise, «c’est un mauvais moment à passer, on verra après les vacances»… C’est pour cela que cette situation peut durer. Mais j’en doute, parce que je crois à l’Histoire. Dix siècles d’une inventivité extraordinaire ne s’effacent pas en quelques années. L’Europe a d’énormes atouts. Elle est le continent le plus ouvert sur le monde, le moins ethnocentrique, le mieux adapté, en fait, aux conditions de la mondialisation. Les conditions d’un rebond existent. Il ne manque que la volonté de s’en saisir.

L'avenir de la construction européenne

Comment réenchanter l'Europe ?

Débat animé par Emmanuel Laurentin, producteur de « La Fabrique de l’histoire » sur France Culture et Max Armanet, journaliste à Libération

Avec Jacques Delors et Marcel Gauchet

Penser la société des médias

La crise de l'Université. Mort ou résurrection ?

Le mercredi 20 mai de 17 h à 19 heures, à l'amphithéâtre de l'EHESS, 105 Bd. Raspail 75006 Paris,

A l'occasion de la sortie du numéro 33 de La Revue du MAUSS, La crise de l'Université. Mort ou résurrection ?, les Editions La Découverte organisent une conférence de presse, qui sera également l'occasion d'un débat autour d'un Manifeste pour refonder l'Université française (voir le texte et les premiers signataires) impulsé par ce numéro et déjà signé par diverses personnalités représentatives de la communauté universitaire.

Interviendront notamment dans cette présentation et ce débat quatre des initiateurs de ce manifeste : Olivier Beaud, Alain Caillé, Marcel Gauchet et François Vatin.

Vous y êtes cordialement invité.

La démocratie du privé perturbe le collectif

Libération, 28 avril 2009

Invité de Libération, Marcel Gauchet dresse le bilan de deux années de sarkozysme. Et réagit à l’actualité tout au long de ce numéro spécial.

Quel bilan politique dressez-vous des deux premières années de Nicolas Sarkozy à l’Elysée ?

Le sarkozysme est difficile à analyser, car il est caméléonesque. Il manie la contradiction sans complexe. En jouant sur tous les tableaux, il se rend insaisissable, ce qui explique que les protestations de la gauche le laissent indemne. Néanmoins, si on doit faire un bilan, on peut dire que le sarkozysme a probablement épuisé son capital initial et que s’il continue de faire illusion, c’est paradoxalement grâce à la crise, qui le prend à contre-pied, mais justifie, pour quelque temps encore, son activisme. L’essence du sarkozysme, c’est, sous le titre de la «réforme», l’idée que le moment est venu de banaliser la France, en économie, en diplomatie, dans l’éducation… C’est un programme de pasteurisation européo-libérale du pays, dont les deux armes principales sont d’une part la communication, que Nicolas Sarkozy manie en virtuose, et d’autre part la vitesse et l’emballement du rythme : réformes annoncées à jet continu pour déstabiliser les opposants, qui n’ont pas le temps de se mobiliser qu’on en est déjà à la réforme suivante ; multiplication des fronts pour brouiller les cartes, etc.

Cette formule serait en train de toucher à ses limites ?

J’en ai l’impression. D’une part, une bonne partie des prétendues réformes sont pour la galerie. Sarkozy sait marier comme personne l’intransigeance verbale et une gestion très chiraquienne des compromis. C’est un bonapartisme pour la télévision, où l’affichage de la volonté l’emporte sur la réalité. Ca ne marche qu’un temps et les limites de l’entreprise commencent à se voir. Ensuite, l’effet de surprise ne joue plus. La démarche se heurte à la résistance de l’exception française. Or celle-ci est solide. Elle repose sur une culture politique républicaine ancrée dans une vision très forte de l’histoire du pays. Sarkozy a eu tort de croire qu’il pouvait se contenter de concessions rhétoriques à ce noyau dur, avec les discours de Guaino. Il a sous-estimé la vitalité de ce cadre historique et mental. Aussi son action s’enlise-t-elle. Nous sommes en train de passer de la guerre de mouvement à la guerre de tranchées. La crise lui offre un répit qu’il a saisi avec son intelligence et sa souplesse habituelles. Elle fragilise son discours sur le fond, mais elle met en valeur son pragmatisme et son volontarisme, qui sont bien adaptés à la situation.

Les Français ne l’ont-ils pas élu justement pour ce programme de réformes ?

Les Français sont ambigus et contradictoires. Ils aspirent au changement car ils ont les réflexes d’une ancienne grande puissance qui ne veut pas abdiquer. Ils entendent rester dans le peloton de tête - de ce point de vue, le discours de Sarkozy a rencontré un écho profond dans la société. Mais ils veulent aussi rester ce qu’ils sont. Voilà pourquoi ils sont si réactifs dès qu’ils ont l’impression que l’on risque de toucher à ce qui constitue le cœur de l’expérience politique française. Dans le discours, Sarkozy a essayé de jouer sur les deux tableaux, en annonçant le changement tout en invoquant la France éternelle, de Jeanne d’Arc à Guy Môquet. Mais dans la pratique, ce grand écart s’est révélé intenable. L’histoire a disparu en route, au profit d’un changement souvent très ignorant des réalités françaises.

Le sarkozysme incarne-t-il une étape de la crise de la démocratie telle que vous l’analysez dans vos essais ?

Ce serait lui faire beaucoup d’honneur que d’y voir un phénomène historique significatif en lui-même. Le sarkozysme n’est qu’une conjoncture française, mais qui met néanmoins en lumière un élément sous-jacent de la crise de la démocratie : une volonté de pouvoir dont l’effet est une dévitalisation du pouvoir. Typique, par exemple, est la place démesurée donnée par le chef de l’Etat à la communication, comme si agir sur les images était transformer la réalité. Caractéristique, également, son impossibilité de faire le départ entre l’homme privé et sa fonction publique. Or une telle distinction, c’est l’âme même de la démocratie, où le pouvoir est dans les institutions, non dans les personnes. Chez Nicolas Sarkozy, la dimension institutionnelle est absente. L’autorité qui compte, à ses yeux, c’est la sienne, pas celle de l’Etat, dont il n’a pas le souci. Par ce trait, il incarne à merveille ce que j’appelle «la démocratie du privé», qui est un processus de désarticulation de la démocratie sous l’effet de l’individualisation et de la privatisation du monde.

L’idée que nous sommes passés d’une «démocratie du public» à une «démocratie du privé» est au cœur de votre réflexion actuelle. Qu’entendez-vous par là ?

Pour le dire abruptement, la question est de savoir si le collectif jouit d’une existence indépendante de celle des êtres qui le composent. Si oui, on peut lui donner une expression institutionnelle, une expression publique, distincte de l’expression privée des individus, qui ont par ailleurs voix au chapitre. Historiquement, c’est cette idée qui a longtemps prévalu. Elle a eu de beaux jours politiques, spécialement en France, où elle a constitué l’âme de l’Etat républicain. Dans ce cadre, les libertés individuelles sont supposées s’accomplir par la participation à la chose publique. Parallèlement, il est vrai, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient développé des modèles plaçant l’accent davantage sur les libertés individuelles que sur la chose publique, sans ignorer le rôle de celle-ci. Mais depuis une trentaine d’années, cette tradition anglo-américaine s’est radicalisée et diffusée partout. La pente du monde est de remettre en question toutes les formes de collectivisation de l’existence politique, au nom de l’idée qu’il n’existe que les individus réels et leurs intérêts particuliers, et que c’est de leur interaction que doivent surgir les compromis acceptables pour tout le monde. C’est ce qu’on appelle le néolibéralisme. La chose publique, dans ce cadre, n’a plus de consistance par elle-même, elle n’est plus que l’instrument des demandes émanées de la sphère privée. Les institutions collectives sont discréditées, parce qu’elles sont toujours suspectes de ne pas prendre en compte les personnes concrètes. Sous couvert des mêmes règles, l’esprit du fonctionnement de la démocratie a complètement changé.

Néanmoins, la démocratie américaine se caractérise par des valeurs collectives très fortes : patriotisme et religion.

En effet. C’est, pour le coup, l’exception américaine : les Etats-Unis sont dotés d’une identité politique très forte et le pays où les libertés privées ont le plus de place. C’est fonction de la foi dans la «destinée manifeste» de l’Amérique et dans son rôle de puissance à l’échelle du monde. L’Etat-nation américain est projeté vers l’extérieur ; il n’organise pas la société à l’intérieur. C’est ce qui fait que la démocratie du privé coexiste avec une dimension publique axée sur le rayonnement des Etats-Unis. Les Européens, au contraire, ont abandonné toute politique de puissance et, dans leur démocratie sociale, le poids des institutions publiques est grand. Aussi chez eux l’irruption de la démocratie du privé est-elle très perturbatrice pour l’identité collective. Ils ne savent plus très bien où ils en sont. Autant, pour les Américains, la démocratie du privé se complète par un Etat tourné vers le dehors, autant, pour les Européens et en particulier pour les Français, elle se solde par l’incapacité d’assumer un héritage historique dont ils ne savent plus trop que faire, tout en y restant attachés.

La «démocratie du privé» s’accompagne d’une «oligarchisation» de la société, dites-vous, mais aussi d’une montée en puissance de la protestation. N’est-ce pas contradictoire ?

La démocratie du privé, ce n’est pas du tout le repli des gens dans leur foyer, le cocooning, la passivité : c’est l’alignement de chacun sur son intérêt d’individu et la légitimation absolue de celui-ci, donc de sa défense inconditionnelle. C’est dire que l’effervescence protestataire, la revendication et le contentieux sont garantis d’avance. Mais ces revendications campent sur leur particularité, en se plaçant à l’extérieur du politique. La protestation s’en remet en fait aux responsables et leur dit : «Voilà ce que nous voulons, débrouillez-vous pour trouver les moyens». Le mot-clé est résister. Mais si vous ne formulez pas de propositions, si vous ne prenez pas en charge le point de vue de l’ensemble où votre réclamation doit s’inscrire, ce sont les gouvernants qui le font pour vous. Le problème de cette formule, c’est qu’elle ne permet pas de remonter au collectif. Elle exige, mais délègue aux hommes politiques le soin de décider : ainsi, la protestation secrète naturellement l’oligarchisation. Du reste, le personnel politique s’accommode de la situation. Il a compris que si elle est parfois inconfortable, elle lui laisse les cartes bien en main. Le divorce entre le haut et le bas se creuse. Car les citoyens continuent dans le même temps d’aspirer à une grande politique. On a vu à l’occasion de la dernière élection présidentielle que leur attente était intacte. Les électeurs aspirent à une puissance du politique que toute leur pratique au quotidien a pour effet de rendre impossible. D’où le sentiment général d’une dépossession incompréhensible.

Comment s’en sort-on ?

D’une part, il ne faut pas sous-estimer la prise de conscience par les individus des contradictions et de l’impasse dans laquelle ils sont. Les gens ne sont pas stupides, ils voient bien que quelque chose coince. Car cette équation impossible, on la trouve à tous les niveaux : dans la famille, à l’école, dans l’entreprise. L’évolution du syndicalisme, par exemple, est significative. Mais ce mouvement des mentalités ne suffit pas à faire bouger les choses à lui seul. C’est la rencontre avec les circonstances historiques qui précipite le changement, dans les moments de choix qui font apparaître la nécessité de reprendre en compte le collectif. En la matière, nous avons tout ce qu’il nous faut sous la main : la crise financière, le défi écologique, le blocage européen, le déséquilibre des systèmes sociaux. L’art du politique, c’est de conjuguer ces deux forces.

La crise financière est-elle un autre symptôme de la «démocratie du privé» ?

Elle est le symptôme économique de la dérive politique entraînée par la confiance illusoire dans l’autorégulation des intérêts individuels. Elle fait apparaître la vacuité de ce rêve d’agrégation automatique. La vérité est qu’un monde mondialisé a plus besoin que tout autre d’une organisation. Savoir laquelle va nécessiter du temps, mais tel est le but qu’il faut se fixer et c’est dans une telle optique qu’on peut par exemple parler de protection économique.

Est-ce le nouveau rôle historique de la gauche ?

Autant je ne vois pas de raison de désespérer à long terme, autant je suis obligé de constater, en ce qui concerne la France actuelle, que nous sommes au plus bas. Nous payons le prix du mitterrandisme, qui a été le visage sous lequel la France a défini pour longtemps son attitude face à ce changement de cap du monde. Elle a commencé par le refuser, sous Giscard. Puis, dans les années 80, tandis que le Royaume-Uni avait élu Thatcher et les Etats-Unis Reagan, est arrivé Mitterrand, qui a installé une culture de la dénégation, consistant à s’adapter à la nouvelle donne, mais sans le dire. Les socialistes français en sont toujours là : ils ont la particularité d’être à la fois très rigides doctrinalement et très cyniques en pratique. A leur décharge, il faut dire que Mitterrand avait cru trouver une échappatoire en jouant l’Europe : puisque le modèle français était condamné, il a voulu construire à un échelon européen une nouvelle synthèse du libéralisme et de l’Etat fort. Faire une Europe française, en somme. Dans les années 80, le projet européen a été le grand espoir de la société française. Mais il se trouve que le projet a échoué : l’Europe telle qu’elle s’est développée n’est pas française, on peut même dire qu’elle est anti-française, tout simplement parce qu’elle reflète la réalité d’un monde qui va spontanément à rebours de notre héritage historique. Le désenchantement qui s’en est suivi vis-à-vis de l’Europe a été spectaculaire. Depuis, personne n’a fait l’effort de reprendre le problème à la racine. Jospin, qui semblait l’avoir compris, n’a pas osé. Ségolène Royal est passée à côté. La panne est complète.

Les deux grands courants concurrents du PS - le pôle écologiste et libertaire et la gauche radicale - vous semblent-ils porteurs de promesses ?

Non, pas la moindre, hélas ! La gauche radicale est une rémanence de notre histoire. C’est la Révolution française qui revient, par-delà le communisme. Besancenot nous propose un néo-hébertisme et Badiou nous réinvente Babeuf et sa Conjuration des Egaux. Tout cela bouillonne, exprime des choses profondes, mais n’offre guère de perspectives opératoires. Quant à la liste commune Cohn-Bendit-José Bové, la contradiction de la nouvelle démocratie individualiste du privé y atteint son sommet. Il n’y a vraiment que sur le papier que le souci écologique et la radicalisation des droits personnels collent ensemble !

Critiquer les droits de l’homme, n’est-ce pas encourager des formes politiques autoritaires ?

Je ne critique pas les droits de l’homme, je critique l’usage qu’on en fait, ce qui est fort différent. Ils sont indiscutables dans leur ordre, mais ne fournissent en rien une réponse générale, immédiate et totale aux questions qui nous sont posées. Ils établissent la base de légitimité du pouvoir dans nos sociétés ; ils énoncent ce qu’on ne doit en aucun cas violer et ce vers quoi nos sociétés doivent tendre, en tant que sociétés d’individus. Mais en aucun cas ils ne définissent le système politique ou l’organisation sociale qui permettront d’assurer leur développement. Les droits de l’homme sont le fondement et le but, pas le moyen. Ils ne nous dispensent pas, comme l’illusion du moment le fait croire, de réfléchir sur l’ordre politique et sur le fonctionnement de la société en tant que tels. Si l’idée de socialisme doit retrouver un sens vivant, c’est du côté de cette conjonction qu’il faut le chercher.

Propos recueillis par Éric Aeschimann et Laurent Joffrin

L'autonomie veut dire la mise au pas des universitaires

Le Monde, 23 avril 2009

Dans votre dernier livre, "Conditions de l'éducation", vous mettiez l'accent sur la crise de la connaissance. Le mouvement actuel dans l'enseignement supérieur n'en est-il pas une illustration ?

L'économie a, d'une certaine manière, dévoré la connaissance. Elle lui a imposé un modèle qui en fait une machine à produire des résultats dans l'indifférence à la compréhension et à l'intelligibilité des phénomènes. Or, même si c'est une de ses fonctions, la connaissance ne peut pas servir uniquement à créer de la richesse. Nous avons besoin d'elle pour nous aider à comprendre notre monde. Si l'université n'est plus du tout en position de proposer un savoir de cet ordre, elle aura échoué. Or, les savoirs de ce type ne se laissent ni commander par des comités de pilotage, ni évaluer par des méthodes quantitatives.

N'est-ce pas pour cela que la question de l'évaluation des savoirs occupe une place centrale dans la crise ?

Alors que les questions posées par les modalités de l'évaluation sont très complexes, puisqu'elles sont inséparables d'une certaine idée de la connaissance, elles ont été réglées de manière expéditive par l'utilisation d'un modèle émanant des sciences dures. Ces grilles d'évaluation sont contestées jusque dans le milieu des sciences dures pour leur caractère très étroit et leurs effets pervers. Mais, hormis ce fait, ce choix soulève une question d'épistémologie fondamentale : toutes les disciplines de l'université entrent-elles dans ce modèle ? Il y a des raisons d'en douter. Ce n'est pas un hasard si les sciences humaines ont été en pointe dans le mouvement. Il s'agit pour elles de se défendre contre des manières de les juger gravement inadéquates. L'exemple le plus saillant est la place privilégiée accordée aux articles dans des revues à comité de lecture qui dévalue totalement la publication de livres. Or pour les chercheurs des disciplines humanistes, l'objectif principal et le débouché naturel de leur travail est le livre. On est en pleine impasse épistémologique.

Toutefois, la source du malaise est bien en amont des textes de réforme qui cristallisent aujourd'hui les oppositions.

L'université souffre au premier chef de sa mutation démographique. Elle a mal vécu une massification qui s'est faite sous le signe de la compression des coûts et qui s'est traduite par une paupérisation. Il faut bien voir que nous sommes confrontés ici à un mouvement profond, qui relève de l'évolution des âges de la vie, et qui étire la période de formation jusqu'à 25 ans. L'afflux vers l'enseignement supérieur est donc naturel, indépendamment du contenu offert. Etant donné la culture politique française, dans l'imaginaire collectif, l'université devient le prolongement naturel de l'école républicaine gratuite et presque socialement obligatoire. Je ne crois pas plausible de maintenir le modèle de cette école républicaine jusqu'à 25 ans mais je comprends pourquoi les gens y croient. C'est même constitutif de notre pays. Mais cette spécificité en rencontre une autre, qui joue en sens inverse, à savoir l'existence d'un système à part pour la formation des élites, celui des grandes écoles. Il s'ensuit que nos dirigeants, issus en général de ce circuit d'élite, sont peu intéressés par l'université, quand ils ne la méprisent pas.

Notre université paie donc le prix d'une spécificité hexagonale ?

Ce partage universités/grandes écoles pèse très lourd. Partout ailleurs, le problème de l'université est vital puisqu'il y va de la formation des élites. Mais pas chez nous, la bourgeoisie française disposant d'un système ultra sélectif de grande qualité pour la formation de ses rejetons, qui a de surcroît l'avantage unique d'être gratuit. Mieux : on peut même y être payé pour apprendre - voir Polytechnique ou Normale Sup. L'université de masse, en regard, tend à être traitée comme un problème social. Nos gouvernants viennent de découvrir qu'elle était aussi un problème économique. Mais leur regard reste conditionné par le passé : ils veulent des résultats pour pas cher.

C'est sur un terrain déjà bien miné qu'arrive le mot nouveau d'"autonomie" ?

Ce mot admirable que personne ne peut récuser n'est qu'un mot. Il est illusoire de croire que parce qu'on a le mot, on a la chose. Demandons-nous ce qui se cache derrière ses promesses apparentes. Pour avoir une autonomie véritable, il faut disposer de ressources indépendantes. Or, en France, c'est exclu, puisque le bailleur de fonds reste l'Etat. On peut certes développer des sources de financement autres. Elles font peur à un certain nombre de mes collègues, mais je les rassure tout de suite, ça n'ira jamais très loin : le patronat français ne va pas par miracle se mettre à découvrir les beautés d'un financement qu'il n'a jamais pratiqué. Notre autonomie à la française ne sera donc qu'une autonomie de gestion à l'intérieur de la dépendance financière et du contrôle politique final qui va avec. Le changement est moins spectaculaire que le mot ne le suggère.

D'autres modèles étaient possibles ?

Certains pays de l'Est comme la Pologne ont pris un parti radical dans les années 1990. L'Etat a opéré une dotation des universités en capital et elles sont devenues des établissements indépendants. A elles de faire fructifier leurs moyens et de définir leur politique. Si un tel changement était exclu chez nous, ce n'est pas seulement en raison du "conservatisme" français. C'est aussi et surtout que notre système n'est pas si mauvais et que tout le monde le sait, peu ou prou. A côté de ses défauts manifestes, il possède des vertus cachées. On pourrait même soutenir, de manière provocatrice, qu'il est l'un des plus compétitifs du monde, dans la mesure où il est l'un de ceux qui font le mieux avec le moins d'argent. C'est bien la définition de la compétitivité, non ? Dans beaucoup de disciplines, nous sommes loin d'être ridicules par rapport à nos collègues américains, avec des moyens dix fois moindres.

Et vous pensez que le grand public en a une vision déformée ?

Comment le connaîtrait-il ? L'image romantique du chercheur dissimule une réalité très différente. La recherche est probablement le secteur le plus compétitif, le plus concurrentiel, le plus soumis à la pression de tous les secteurs de la vie sociale. C'est d'ailleurs l'un des motifs de la désaffection pour les sciences. Il faut une vocation solidement chevillée au corps pour endurer cette vie de moine-soldat, où vous avez à vous battre tous les jours pour rester dans le coup, obtenir des moyens, faire valider vos résultats, le tout pour un salaire sans aucun rapport avec ceux des cadres de l'économie. Il y a quelque chose de fou dans le besoin d'en rajouter une couche et de resserrer encore le contrôle, comme si les chercheurs n'étaient pas capables de détecter seuls les sujets porteurs, comme s'ils étaient assez stupides pour aller s'embourber dans des domaines qui n'ont aucun intérêt pour personne. Le pire à mes yeux pour l'avenir est dans cette prétention à programmer la recherche. Comme s'il pouvait exister des méta-chercheurs en position de piloter le travail des autres ! La situation normale est celle du chercheur qui soumet un projet à des instances qui le jugent réaliste, ou prioritaire, compte tenu des moyens disponibles, exactement comme un banquier prend un risque en prêtant de l'argent à une entreprise. Mais l'idée ne peut venir que du chercheur ! Autrement, le conformisme est garanti. C'est une machine à tuer l'originalité dans l'oeuf qui se met en place.

Quelles conséquences l'autonomie aura-t-elle sur la vie professionnelle des enseignants-chercheurs ?

L'autonomie entraîne le passage des enseignants-chercheurs sous la coupe de l'université où ils travaillent. L'établissement, à l'instar de n'importe quelle autre organisation ou entreprise, se voit doté d'une gestion de ses ressources humaines, avec des capacités de définition des carrières et, dans une certaine mesure, des rémunérations. C'est un changement fondamental, puisque d'un statut qui faisait de lui un agent indépendant du progrès de la connaissance, recruté par des procédures rigoureuses et évalué par ses pairs, il passe à celui d'employé de cet établissement.

Jusqu'où va ce "changement fondamental" ?

C'est un changement complet de métier. Il est visible que la mesure de cette transformation n'a pas été prise. L'autonomie des universités veut dire en pratique la mise au pas des universitaires. Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d'éducation, qui est de créer des patrons de PME à tous les niveaux, de la maternelle à l'université. Il paraît que c'est le secret de l'efficacité. On peut juger que le statut antérieur était archaïque et n'était plus tenable à l'époque d'une université de masse, mais encore fallait-il expliciter les termes de cette mutation et clarifier les conséquences à en tirer. Ce statut était un concentré de l'idée du service public à la française, avec ses équilibres subtils entre la méritocratie, l'émulation et l'égalité. Toutes les universités ne sont pas égales, personne ne l'ignore, mais tout le monde est traité de la même façon. Il n'y a rien de sacro-saint là-dedans, mais on ne peut toucher à tels produits de l'histoire qu'en pleine connaissance de cause et en mettant toutes les données sur la table.

C'est donc tout le fonctionnement de notre société qui est interrogé là?

Le problème universitaire est un bon exemple du problème général posé à la société française, celui d'assurer l'adéquation à la marche du monde de notre modèle hérité de l'histoire et organisé autour de l'idée de République. Toute la difficulté est de faire évoluer ce modèle sans brader notre héritage dit républicain. Nous ne verserons pas d'un seul coup dans un modèle compétitif et privé qui n'a jamais été dans notre histoire. Comment intégrer davantage de décentralisation et d'initiative, tout en maintenant un Etat garant de l'intérêt général et de l'égalité des services ? C'est ce point d'équilibre entre les mutations nécessaires et la persistance de son identité historique que le pays recherche. Il n'est pas conservateur : il est réactif. Mais pour conduire ce genre d'évolutions, il faut procéder à découvert, oser le débat public.

Ce qui a été absolument évité...

Le gouvernement a fait le choix d'une offensive éclair, sur la base d'une grande méconnaissance du terrain universitaire. Probablement, ce sentiment d'urgence a-t-il été multiplié par le choc du classement mondial des universités fait par l'université de Shanghaï, qui a secoué nos élites dirigeantes, sans leur inspirer, hélas, le souci de se mettre au courant. Si vous ajoutez à cela une image d'Epinal de ce qu'est le système universitaire américain, aussi typique du sarkozysme que largement fausse, plus l'idée que n'importe quelle stratégie de communication bien menée vient à bout de tous les problèmes, vous avez les principaux ingrédients de la crise actuelle.

Quelle sortie de crise imaginez-vous ?

Quelle que soit l'issue du mouvement, le problème de l'université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (...) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu'il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l'image de l'université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d'autres formes d'enseignement supérieur et ne laissera plus à l'université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore un peu plus difficile.

Propos recueillis par Maryline Baumard et Marc Dupuis

Redonner du sens aux savoirs

Le Mouvement Démocrate organisait samedi 4 avril 2009 sa deuxième Université Populaire intitulée « Panne de transmission, panne d’éducation ». Parmi les invités, Marie-Claude Blais sur le thème « famille et cole » et Marcel Gauchet qui est intervenu sur le thème « redonner du sens au savoir ».

Pour Marcel Gauchet, la question des savoirs est une des impasses de la pédagogie car le problème est posé de la façon suivante : les enfants s’ennuient à l’école, les jeunes s’ennuient au lycée, les étudiants s’ennuient à l’université. Conclusion : changeons les méthodes pédagogiques pour rendre les connaissances attractives ! Telle est la logique de la réforme Darcos du lycée : on crée des enseignements à options afin de susciter une demande naturelle de la part des élèves qui, du moins, ne pourront plus récriminer s’ils s’ennuient... Mais on ne se pose jamais la question de la place du savoir dans les sociétés dites de la connaissance. Or la culture a perdu son rôle traditionnel. L’humanisation passait par la capacité de s’élever au-dessus de la nature spontanée. Devenir humain impliquait de se cultiver, d’acquérir vis-à-vis de soi ce recul réflexif et cette maîtrise qui passe par l’accumulation de connaissances. On n’est pas affronté à un problème technique et pédagogique (le fonctionnement de l’institution scolaire) mais à un phénomène anthropologique : le postulat traditionnel de la curiosité, de la soif de connaissance ne semble plus valide. Ce socle de l’acte de transmission est ébranlé. D’implicites qu’elles étaient, les bases mêmes de la transmission des savoirs doivent être désormais explicitées. Les réponses demandent une intelligence collective et la délibération entre citoyens. Il faut refaire de l’éducation un véritable problème politique car la reproduction culturelle de nos sociétés n’est plus assurée.

L’éducation face aux évolutions de la société

Conférence-débat du mardi 10 février 2009 avec Marcel Gauchet et Marie-Claude Blais autour de leur livre "Conditions de l'éducation" à la Maison de l'Université de Rouen. Dans le livre, l'analyse se développe sur quatre fronts : les relations de l'école avec la famille, le sens des savoirs qu'elle dispense, l'autorité dont elle a besoin, sa place dans la société. « Que faire de savoirs qui prennent la tête, dans un monde où l'aspiration primordiale est à être bien dans sa peau », s'interroge Marcel Gauchet.